San Sebastian Film Festival 2025

Lors de la 73e édition du festival basque, des courants contraires du cinéma s’affrontaient : les postures auteuristes côtoyaient les gestes d’auteurs.

Text: Emilien Gür

À San Sebastian : le cinéma, bon vent mal vent

Le vent souffle où il veut à San Sebastian en ce mois de septembre finissant. Les salles du festival sont traversées par de courants contraires, comme si la programmation cherchait une forme d’équilibre dans la désorientation. En termes de cinéma, on y trouve tout et son contraire. Mais d’abord, un film de festival, c’est quoi ? Réponse offerte par le personnage de Foreign Lands : « Un film sur des gens, mais pas pour le peuple » [« A film about people, but not for the people »]. La boutade nous arrache un sourire, mais le film a des airs de mauvaise blague. On y suit un réalisateur mutique, de toute évidence en dep’, quittant Moscou pour l’Arménie puis la Thaïlande, laissant derrière lui sa productrice, son ex-petit ami, une comédienne complice et un projet de film qu’il ne réalisera sans doute jamais. On regrette que le duo de cinéastes Anton Yarush et Sergey Borovkov ait donné à leur premier long-métrage commun les mêmes qualités qu’à leur personnage : distant, inerte et poseur. Derrière son silence étudié, on entend le dernier râle d’un cinéma auteuriste mâtiné de références à l’incommunicabilité antonienne et de clins d’œil à des réalisateurs portés vers l’exploration sensorielle et la quête spirituelle. Mais Oncle Boonmee ne se cache pas dans toutes les grottes thaïlandaises, et il est des films dont la retenue formelle et la crânerie référentielle dissimulent mal la pingrerie émotionnelle. Bon vent.

Courant d’air

Promesse d’exubérante bouffée d’air frais, Ballad of a Small Player nous plonge littéralement dans le courant glacial du cinéma de plateforme. Après le succès de Conclave, Edward Berger s’est payé le luxe d’une production de prestige Netflix pour raconter les déboires d’un joueur (Colin Farrell) à Macao. Le ratage est complet : alors que rien n’est sans doute plus irréel que la capitale asiatique des jeux de hasard, la ville chinoise filmée par le réalisateur helvético-autrichien sonne paradoxalement faux. On ne croit pas une seconde à la réalité de ce décor, qui n’est pourtant rien d’autre qu’un décor. Berger n’a pas compris que le cinéma, au lieu d’être le royaume du toc, est celui de l’illusion : filmer Macao ne suffit pas, encore faut-il nous faire croire à Macao. Erreur impardonnable pour toute œuvre flirtant avec le grand spectacle, le film conjoint au défaut de la maladresse scénaristique, celui de la surenchère formelle poussive, l’un soulignant l’autre avec une cruauté qui fait autrement défaut à cette fable sur l’appât du gain. Ni la tonitruante musique post-zimmerienne, ni les performances histrionesques de Farrell ne sauraient masquer la pauvreté d’un scénario à la consistance aussi fantomatique que l’esprit secondant à son insu le joueur endetté dans les casinos de Macao. La greffe d’un personnage visiblement écrit à dessein pour Tilda Swinton au récit ne fait qu’accélérer le naufrage de cette coûteuse entreprise post-cinématographique qui, contrairement aux grands joueurs, ne parvient jamais à nous bluffer. Du vent.

Souffle littéraire

À contre-courant de ces films rachitiques et boulimiques, un authentique souffle de démesure parcourt Franz, vrai-faux biopic de l’écrivain Franz Kafka. La Polonaise Agnieszka Holland s’empare avec fraîcheur de cette figure inclassable de la littérature du XXe siècle, rendue presque inaudible à force d’avoir été récupérée à l’envi, comme des scènes tournées dans la Prague contemporaine – où Kafka est une attraction touristique comme une autre – le soulignent de manière un peu trop insistante. Tout le contraire d’un film didactique, Franz est un montage de propositions cinématographiques élaborées à partir de fragments de la biographie et de l’œuvre de Franz Kafka, d’un esprit parfois godardien – les quelques scènes où les éclats de voix résonnant dans l’appartement de la famille Kafka se superposent aux sons assourdissants de la machine à écrire, évoquent un des tropes chers au réalisateur franco-suisse dans sa dernière période. C’est sous le patronage d’une autre figure littéraire que se place Claire Denis dans Le cri des gardes. Librement adapté de la pièce Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, le film revendique fièrement ses origines théâtrales sans rien céder sur le terrain de cinéma. Venu un soir réclamer le corps de son frère tué sur un site d’extraction dans un pays d’Afrique de l’Ouest, un homme mystérieux repart le lendemain matin avec la dépouille. Entretemps, la nuit n’aura pas été tendre. Réduit à quelques décors habités par des acteurs qu’on n’aurait jamais imaginé réunis (Isaach de Bankolé, Matt Dillon, Mia McKenna-Bruce et Tom Blyth), Le cri des gardes se nourrit de cette nuit interminable entrecoupée de quelques flash-back, respirations essentielles pour sauver le film de l’étouffement. Une fois de plus, la puissance du cinéma de Denis naît de la collision entre la maîtrise de la mise en scène et la fragilité des corps. Ici, tout le monde piétine, trébuche et se casse la gueule ; seul de Bankolé reste droit. Au bout de la nuit, le vent se lève.

Le vent du cinéma

Se laisser porter par le courant pour atterrir dans un quartier périphérique de Barcelone : c’est ce qui est arrivé à José Luis Guerin, dont le documentaire Historias del buen valle est rempli de son amour pour les gens de Valbona, qui le lui rendent bien. Enfoncé dans une vallée aux abords de la métropole catalane, traversé de voies de chemins de fer et de grands axes routiers, le quartier a été oublié des urbanistes. Ses habitants, issus des quatre coins de l’Espagne et du monde, savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Au fil des saisons, sur les terrasses d’un café, dans un jardin ouvrier ou sur les bords d’une rivière sauvage, on entonne des chants populaires, on s’entretient du langage des plantes, on raconte ses amours ou on se remémore ses fils perdus. Cinéaste du réel, Guerin part de la vision des choses exprimées par les habitants de Valbon – dans la scène d’ouverture, les protagonistes du documentaire s’expriment librement à propos de leur quartier –, accompagne leurs récits et suit leurs propositions. Avec ses joueurs d’harmonica et ses enfants pionniers d’un nouveau monde fait de sous-bois interdits, le film rend hommage à la suggestion d’un vieillard, qui imaginerait bien Valbona servir de décor à un western. À rebours de la définition posée par le personnage de Foreign Lands, Historias del buen valle se présente comme « un film sur des gens et pour le peuple ». Le contraire, donc, d’un film de festival ? Dans le fond, qu’importe : le vent du cinéma souffle où il veut.

Info

San Sebastian Film Festival – Donostia Zinemaldia | 19-27/9/2025
More Info https://www.sansebastianfestival.com/in/

Foreign Lands | Film | Anton Yarush, Sergey Borovkov | RUS 2025 | 89’
More Info https://www.sansebastianfestival.com/2025/sections_and_films/7/734513/in

Ballad of a Small Player | Film | Edward Berger | UK 2025 | 104’ | Zurich Film Festival 2025
More Info https://www.sansebastianfestival.com/2025/sections_and_films/7/732256/in

Franz | Film | Agnieszka Holland | CZ-DE-FR-PL 2025 | 127’ | Zurich Film Festival 2025
More Info https://frenetic.ch/de/katalog/detail/franz-k-1323/
Screenings in Swiss cinema theatres https://www.movies.ch/de/film/franz/

Le cri des gardes – The Fence | Film | Claire Denis | FR 2025 | 109’
More Info https://www.sansebastianfestival.com/2025/sections_and_films/7/731593/in

Historias del buen valle | Film | José Luis Guerin | ES-FR 2025 | 122’ | Special Jury Prize
More Info https://www.sansebastianfestival.com/2025/secciones_y_peliculas/7/733930/es

First published: October 15, 2025