Sainte-Marie-aux-Mines
[…] Un film flemmard et génial, dont les éléments disparates s’accordent avec une grâce accessible seulement à celles et ceux qui fabriquent du cinéma dans la joie et savent donner sa chance au hasard.
Text: Emilien Gür
L’un des secrets les mieux gardés du cinéma contemporain s’appelle Braquer Poitiers (2018). Un metteur en scène de théâtre belge, Claude Schmitz, bricole un film flemmard et génial, dont les éléments disparates – une intrigue vaguement policière, des gens d’horizons divers, une station d’essence, une maison, un jardin, des chansons, des accents, etc. – s’accordent avec une grâce accessible seulement à celles et ceux qui fabriquent du cinéma dans la joie et savent donner sa chance au hasard. Cette manière minimaliste, pour ne pas dire fauchée, et ludique de concevoir des films, devait inspirer à un critique italo-suisse le concept de dry cinema, dont on espère découvrir un jour la théorisation en bonne et due forme. En attendant, Claude Schmitz continue de faire des films. Après Lucie perd son cheval (2021), où la flemmardise prenait le dessus sur l’intrigue, et L’autre Laurens (2023), dont la trame policière l’emportait sur la nonchalance, il revient au fin dosage de paresse et de polar qui faisait le charme de Braquer Poitiers dans son nouvel opus Sainte-Marie-aux-Mines – l’histoire de deux flics de Perpignan (le chanteur Rodolphe Burger et l'acteur Francis Soetens) envoyés surveiller une bourse aux minéraux en Alsace, bientôt chargés d’enquêter sur un vol de bague.
La question culinaire y occupant une place de taille – les deux inspecteurs ne boudent pas les spécialités de la région –, on parlera de cinema alle due pi. La recette est simple : mettez un polar sur le feu et diluez-le rapidement dans un bouillon de paresse. Autrement dit : prenez des personnages, envoyez-les manigancer un sale coup ou mener une enquête dans quelque bourgade, puis faites en sorte qu’ils se désintéressent de leur affaire pour draguer, tomber amoureux, passer des après-midi à la plage, boire des coups. Deux imaginaires entrent ainsi en collision : celui du film policier et celui du quotidien vacancier.
Le cinéma devient alors le meilleur moyen d’enquêter sur un territoire, de coller au réel pour mieux s’en détacher, de multiplier les pistes et de sortir des cadres qui auront volé en éclat. À Sainte-Marie-aux-Mines, l’amitié et l’amour, le travail et le loisir, l’ici et l’ailleurs se confondent avec légèreté. Entouré de flics motards, de restaurateurs louches et de célibataires au grand cœur, Claude Schmitz y fait figure de barde du village. En bon conteur, il sait mieux qu’une bague de perdue, c’est dix histoires de trouvées. Raconter, c’est un truc de magicien. Faire du cinéma aussi. Silence, maintenant : au coin du feu, le film commence.
Info
Sainte-Marie-aux-Mines – Conrad & Crab, Idiotic Gems | Film | Claude Schmitz | BE-FR 2026 | 87’ | International Film Festival Rotterdam 2026
First published: February 16, 2026