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Retour au palais

[…] La médiation cinématographique se révèle ainsi un instrument d’enquête, d’analyse, de reconstruction d’un puzzle historique, social et humain d’une densité incroyable – un instrument qui permet de dépasser de loin tout regard journalistique.

[…] Par cette documentation, nous expérimentons la justice non comme une valeur abstraite, mais comme un corps vivant qui porte avec soi les fantômes de l’histoire.

[…] Au fond, “Retour au palais” se veut aussi dans la forme un jeu dont on a perdu les règles simplement parce que cet aspect exprime une dimension essentielle du palais : son genius loci s’incarne dans le film jusqu’à sa forme.

Ci-bas le Q&A (AUDIO) avec Yamina Zoutat sur «Le retour au palais» aux Journées de Soleur 2018

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L’archéologie n’est pas une discipline qui concerne exclusivement le passé. La preuve en est le film de Yamina Zoutat, Retour au palais, qui s’attache au Palais de justice de Paris avec un travail qu’on pourrait qualifier d’« archéologie du présent », car ce palais est une réalité bien présente aujourd’hui, voire encombrante, aussi et justement pour l’incroyable sédimentation du passé qu’on y peut découvrir. Il s’agit d’un retour, pour Zoutat, parce qu’elle y a travaillé longtemps comme journaliste, mais y retourne maintenant avec une caméra. La médiation cinématographique se révèle ainsi un instrument d’enquête, d’analyse, de reconstruction d’un puzzle historique, social et humain d’une densité incroyable — un instrument qui permet de dépasser de loin tout regard journalistique.

Anciennement Palais de la Cité, résidence et siège du pouvoir des rois de France entre le Xe et le XVe siècle, ce palais a pu perpétuer sa fonction judiciaire jusqu’aujourd’hui, en hébergeant encore les tribunaux de grande instance qui peuvent donc vanter une continuité millénaire. Il se trouve au cœur de l’île de la Cité, cette dernière étant au cœur de Paris, cette dernière étant au cœur de la région Île-de-France, cette dernière étant le cœur politique et culturel de la France ; cœurs et îles, ici, ne font que souligner deux caractères du lieu qui sont particulièrement chers à la culture française : la centralité et l’exceptionnalité. Retour au palais interprète ces caractères, en fait un concentré de significations et une source d’exceptions voire de contradictions à la fois. L’ordre et les ordonnances y règnent, mais également un désordre particulier, qui exprime l’accumulation des événements historiques et le matériau humain auquel la justice est appliquée. Par cette documentation, nous expérimentons la justice non comme une valeur abstraite, mais comme un corps vivant qui porte avec soi les fantômes de l’histoire.

Yamina Zoutat a donc raison de mettre au centre de son film la dimension physique du palais. Entre ses murs, ses meubles, ses objets, ses instruments, ses espaces, et le personnel hétérogène qui y travaille et vit, il y a une continuité fascinante. La caméra se plaît à coller aux détails, quelquefois par de grands plans, mais souvent elle se tient également à l’écart, en laissant parler les hors-champ. Dans l’esthétique visuelle du film, concentration et latéralité se mélangent, sans jamais nous donner une vision panoramique et organisée. Le spectateur a du mal à s’orienter dans le palais, comme un voyeur sans contrôle de la situation ; mais la monstruosité labyrinthique du palais et la complexité de son fonctionnement recèlent la vérité de son insaisissabilité. Les personnes que nous y rencontrons semblent également perdues, ou bien satisfaites de se limiter à en occuper une région minuscule, ou encore unies à sa bureaucratie, à ses engrenages, à ses codes.

À ce propos, le montage très fragmenté du film ne fait que souligner notre expérience d’explorateurs sans carte. Par ailleurs, ce procédé nous permet de voir les images non pas comme illustratives de l’idée du film, mais plutôt comme jaillissant de l’intérieur du film — ce qui garantit au film sa fraîcheur, voire une sorte de suspense. Au fond, Retour au palais se veut aussi dans la forme un jeu dont on a perdu les règles simplement parce que cet aspect exprime une dimension essentielle du palais : son genius loci s’incarne dans le film jusqu’à sa forme. Bien entendu, cet aspect de désorientation demeure constamment balancé par la dimension physique dont j’ai parlé, et dont la force se trouve, encore plus que dans l’esthétique visuelle, dans l’excellent travail sur le son, véritable pilier du film. Yamina Zoutat — et nous avec elle — semble s’orienter par l’ouïe.

Je me suis longuement attardé sur l’exceptionnalité géopolitique du lieu et sur la forme du film parce qu’il s’agit d’éléments particulièrement frappants dans Retour au palais. Mais il ne faudrait pas sous-estimer l’important côté informatif de ce documentaire. Sans jamais descendre dans l’anecdote, Zoutat réussit à construire un discours approfondi sur la thématique de la justice française qui se nourrit de témoignages individuels. Il en sort un portrait fort complexe, mais toujours dominé par une vision verticale de la société. À ce propos, le voisinage — lui aussi historique — entre le tribunal et la gendarmerie prend lentement la forme d’une dernière thématique, celle de la liaison entre le droit et la force qui est censée le faire valoir. Alors, dans la stratification verticale du palais, nous avons accès aux souterrains, théâtre d’emprisonnement et de violence, même de torture. Nous comprenons ainsi que c’est souvent tout près de la justice et du droit que l’on retrouve ses dérives, ses vacances : c’est encore une fois la logique paradoxale du centre et de l’exception…

Le Palais de justice de Paris va déménager en mai 2018 dans la nouvelle Cité judiciaire de Paris à la porte de Clichy, loin du centre. C’est un grand morceau d’histoire qui va disparaître, et un palais qui va se transformer en une zone partiellement muséale et largement commerciale. C’était certainement l’un des éléments qui ont décidé Yamina Zoutat à se confronter à ce lieu chargé d’histoire et de significations. Il semble que la nouvelle Cité judiciaire dessinée par Renzo Piano sera dominée par des couleurs claires et des transparences : un véritable tournant dans les intentions politiques, ou bien du maquillage ? Dans tous les cas, ce sera désormais au cinéma qu’il appartiendra d’attester l’ordinaire et l’extraordinaire de la présence opaque et lourde de l’histoire dans le (vieux) palais, de sauvegarder les apparences physiques et spirituelles d’un lieu de prestige et de contradictions, lieu qui incarne et exprime la complexité de l’homme confronté à l’idéal de la justice, à ses défis, à ses énigmes.

Text: Giuseppe Di Salvatore | Audio/Video: Ruth Baettig

First published: February 13, 2018

Retour au palais | Film | Yamina Zoutat | CH-FR 2017 | 87’ | Visions du réel Nyon 2017, Solothurner Filmtage 2018

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