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Republic of Silence

Republic of Silence

[…] La façon qu’a la réalisatrice d’embrasser d’un même regard la grande histoire de la tragédie syrienne et la petite histoire de la vie quotidienne ouvre une voie rare dans la création cinématographique contemporaine.

[…] « Republic of Silence » est un cri d’amour au cœur du désastre.

Ce film est fait de menus événements qui tissent l’écoulement du temps quotidien. Ce film est habité par la tragédie de la guerre civile en Syrie qui s’appesantit aux fondements du passage du temps. Ce film est la tentative considérable de faire récit des humiliations infligées. Ce film est ce geste d’une dignité irréductible qui fonde la résistance à l’endroit de l’ignominie. Republic of Silence est ce film qui s’essaie à déployer le récit d’une histoire contemporaine, complexe et dévastatrice.

À la destruction massive d’un pays mis en ruine, au démembrement d’un mode de vie collectif agressé jusqu’au sein le plus intime des familles, à cette déstructuration de l’entier d’une société dans ses strates les plus infimes, Republic of Silence construit un récit, échafaude une structure narrative, développe un réseau de sens en faisant sien le geste de la parataxe, permettant de disposer d’images, de scènes, de moments sans liens apparents entre elles et eux. Il s’agit de donner du commun à la démesure, au chaos (lire le texte séminal de Jacques Rancière in Montage, Une anthologie (1913 – 2018), « La phrase, l’image, le texte »). Ce qu’il dit des Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard appelle une résonnance avec le film de Diana El Jeiroudi : « (…) c’est toujours faire deux choses en même temps : organiser un choc et construire un continuum ».

Republic of Silence relève d’un montage exemplairement parataxique en organisant sur la ligne de son temps de 180 minutes le choc des images, des sons, des mots qui composent le tableau de mille détails, événements, références historiques (archives de l’accession de Bashar al-Assad au pouvoir le 17 juillet 2000), de récurrences liées à l’expérience de la vie quotidienne en exil, de voyages d’agrément et d’engagement politique. Des anecdotes à foison dont la véritable fonction est : « être une vignette, mais sans liens, un copeau, mais sans souvenir de masse ou de rabot, un pur éclat, mais sans bloc ni désastre » (Jean-Christophe Bailly in L’élargissement du poème, « Accident dans la méthode (Sur l’anecdote) »).

Pourtant, le montage que signent la réalisatrice et Katja Dringenberg, s’il fait donc état de l’éparpillement des fragments, ne s’échine pas moins à donner consistance à l’entier d’un récit. Celui-ci est organisé en quatre chapitres. Le premier débute par le voyage de Rassan, frère de la cinéaste, qui mène une enquête scientifique en Syrie auprès de malades mentaux victimes de mariages consanguins liés à l’obscurantisme islamiste. Le deuxième commence par la violence de la guerre civile et la répression du régime dictatorial, voir pour de vrai les cadavres de martyrs et les manifestations tonitruantes anti-Assad. Le troisième chapitre est initié quant à lui par l’intimité du couple de Diana El Jeiroudi et de son mari, Orwa Nyrabia, qui intègre d’émouvantes et si pudiques scènes dans la pénombre de la chambre à coucher où les cauchemars dévastent le sommeil. Quant au quatrième, c’est dans le cabinet d’un dentiste qu’il nous convie où la fraiseuse fait son œuvre – quelle force prosaïque de la métaphore ! Un enchaînement de scènes au rythme soutenu est opéré avec à la clé des ellipses fulgurantes, des raccourcis, des sautes et des récurrences, qui tissent plan à plan le tissu de vies faites d’attente, de patience, de souffrance, d’espoirs, des existences qui déclinent des gestes de solidarité, de tendresse, d’amour. Le montage est ainsi remarquable en sachant être à l’écoute de ses images, qu’il confronte, dialectise, conteste, réunit en des structures narratives contrapunctiques spectaculaires.

Ce puzzle parataxique est transfiguré par la mise en œuvre d’une écriture unique. Afin de garder le récit de tout épuisement de sens, comme d’errements complaisants, des mots, des phrases sont inscrites à même l’écran noir. C’est une voix vibrante, murmurant des pensées, des émotions, des réflexions à la première personne, qui s’affiche à la manière d’une respiration contenue et précieuse. C’est de la sorte que Diana El Jeiroudi inscrit son je, soit son journal intime dans le cours du film. « Aujourd’hui, j’ai sept ans, mon père me donne une caméra… ». Plus loin : « D’un coup je n’étais plus aveugle, je ne pouvais plus fermer les yeux ».

La façon qu’a la réalisatrice d’embrasser d’un même regard la grande histoire de la tragédie syrienne et la petite histoire de la vie quotidienne ouvre une voie rare dans la création cinématographique contemporaine. S’il convenait de tenter de définir à nouveau la notion d'essai, la fameuse phrase finale du texte de Theodor Adorno, « L’essai comme forme » (dans Notes sur la littérature) s’impose avec superbe : « C’est pourquoi la loi formelle la plus profonde de l’essai est l’hérésie. On voit ainsi apparaître dans la chose, dans la désobéissance aux règles orthodoxes de la pensée ce qu’elles ont en secret pour finalité objective de tenir caché aux regards ».

Republic of Silence est un cri d’amour au cœur du désastre. Des personnages impressionnants peuplent ce récit de mille histoires, un chien blanc occupe une place rassérénante quand ses pattes sur le parquet tapotent une mélodie du presque rien de l’écoulement des heures du jour. Le film fait silence et noir, son début est ainsi ; puis progressivement, il dévoile hors des règles narratives établies et étouffantes les strates du réel tant politique, social, culturel, qu’intime et psychologique. La réalité est ainsi révélée à sa complexité douloureuse et à ses espérances démesurées. Le spectateur est invité à distinguer par les interstices des images, dans la respiration même, haletante ici, calmée là, du film, dans les silences des jours de pluie et parmi les stridences des scènes de guerre, une vision du monde. Son humanité déchirée est salutairement à l’abris de poisseuses complaisances du pathétique, sa voix hurle en des accents où l’intime et le public font corps à l’unisson. Republic of Silence est un chant de résistance politique et poétique aux mélodies dissonantes. Un chant d’espérance à force d’images disjointes et rejointes en un geste de cinéma passionnant.

First published: July 07, 2022

Republic of Silence | Film | Diana El Jeiroudi | DE-FR-SYR-QAT-IT 2022 | 183’ | Visions du Réel Nyon 2022, Bildrausch Filmfest Basel 2022

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