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Piaffe

Piaffe

[…] La queue de cheval n’est qu’une queue de cheval, ni plus ni moins et c’est déjà beaucoup. Parce qu’il n’est ni symbole ni fétiche, l’appendice se prête à tous les jeux.

[…] Le jeu de séduction terminé, le récit continue en roue libre, avec queue mais sans tête, exploration d’un territoire inconnu où les catégories qui délimitent d’habitude l’expérience humaine s’estompent.

Curieux objet que Piaffe. Pas tant par son sujet – l’histoire d’une femme, Eva, à qui pousse une queue de cheval – que par son approche légère d’un thème souvent traité avec beaucoup de sérieux : le rapport au corps, et donc à l’identité. Piaffe étonne par son absence de gravité. Sa vertu est de ne pas avoir fait de la queue de cheval une (mauvaise) métaphore. Je m’explique : ces dernières années, quelques cinéastes malins ont cru bon de tirer parti du regain d’intérêt pour le cinéma de genre, inépuisable réservoir de symboles, pour composer des œuvres où toute image est perdue d’avance, puisque mise au service d’un discours. Il s’agit de faire des films non pour la beauté du geste (ce serait trop bête), mais pour signifier ou du moins s’en donner l’air. Une fausse route, puisque le cinéma a toujours été l’art de la litote et non de la métaphore.

Rien de cela dans le premier long métrage d’Ann Oren. La queue de cheval n’est qu’une queue de cheval, ni plus ni moins et c’est déjà beaucoup. Parce qu’il n’est ni symbole ni fétiche, l’appendice se prête à tous les jeux. Visuels d’abord (la caméra s’amuse de ses mouvements amples et parfois incontrôlés), narratifs ensuite (une histoire de séduction se noue autour de la queue de la jeune femme). Piaffe est un film non pas sur, mais à partir de ce détail physiologique. L’approche du botaniste tombé amoureux d’Eva est aux antipodes de celle-ci, sensuelle et matérialiste, où les choses ne renvoient jamais qu’à elles-mêmes. Aux yeux du conservateur, la queue de la jeune femme a valeur de curiosité exotique. Le film a tôt fait de se débarrasser de ce regard aux relents colonialistes à l’issue d’une scène sanglante (litote oblige, l’hémoglobine est hors champ) sur le mode « veux-tu toucher ma queue, prends-toi un poids sur la tête ». Le jeu de séduction terminé, le récit continue en roue libre, avec queue mais sans tête, exploration d’un territoire inconnu où les catégories qui délimitent d’habitude l’expérience humaine s’estompent.

Il faut de la légèreté pour se réinventer – qu’il s’agisse de soi-même ou du cinéma, qu’importe. Piaffe la conquiert et la fait sienne à quelques exceptions près, dès qu’il cherche de manière trop évidente à plaire, quand il laisse de côté l’exploration ludique et sensuelle des matières et textures sur lesquelles reposent notre expérience du monde et flirte avec une esthétique arty dont il ne s’amuse même pas vraiment. Dans ces moments, Piaffe semble être le chaînon manquant (mais manqué) entre deux grands films contemporains, Das Mädchen und die Spinne et Beatrix, c’est-à-dire entre abandon à une solitude douce-amère et redéfinition radicale du soi, comme s’il hésitait sur l’usage à faire de sa liberté. Si le choix n’est jamais vraiment tranché, une voie (et une voix) se dessinent dans quelques plans à la beauté fulgurante où le cinéma s’affirme comme art de la suggestion. Ann Oren sait filmer une rame de métro filant dans la nuit pour évoquer la grandeur d’une ville (en l’occurrence Berlin), ou bien la disposition arbitraire d’objets disparates dans un espace qui ressemble à la fois à un appartement et à un atelier – le chez soi serait-il le lieu où l’identité est mise au travail ? Des plans brefs, nerveux. Toujours des litotes, jamais des métaphores.

 

First published: August 19, 2022

Piaffe | Film |Ann Oren | DE 2022 | 86’ | Locarno Film Festival 2022

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