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Nuit obscure - Feuillets sauvages

Nuit obscure - Feuillets sauvages

[…] « Nuit obscure » travaille à l’établissement implacable d’une géographie physique et humaine dans les méandres d’une citadelle qui exerce une violence continue à force de grillages, de miradors, d’éclairages publics qui éblouissent la nuit et qui de la sorte corsètent les corps et les esprits.

[…] Le récit accueille avec une patience généreuse des moments d’un seul tenant, permettant de signifier la patience, la souffrance, l’humour, la fatigue que génèrent l’attente et l’invention de nouvelle stratégies pour passer outre les systèmes de surveillance et leurs patrouilles en action.

[…] C’est affligeant et néanmoins, Sylvain George commence et achève son film par une calligraphie dont les mouvements vibrionnants témoignent d’une énergie à ne pas désespérer du monde.

Melilla est en terre africaine la forteresse d’origine phénicienne qui fait partie depuis la fin du XVe siècle du territoire de l’Espagne. Aujourd’hui, il est possible avec un peu de chance d’assister à une parade de la Légion étrangère et de prendre son temps pour regarder une statue du Général Franco, la dernière dit-on maintenue dans l’espace public espagnol. Il s’est agi pour Sylvain George non d’ignorer ces signes extérieurs de la vie sociale locale, mais de les intégrer afin de prendre solidement ses repères dans ce territoire. Son positionnement stratégique à la pointe Est du littoral marocain en fait une porte d’entrée et de sortie de première importance entre l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud. Dans cette enclave où vivent un peu plus de 83'000 habitants sur 13,41 km2, c’est dans ses marges que le drame récurrent de l’émigration prend au quotidien une ampleur que le cinéaste s’échine à embrasser de son regard. Les quelques poignées de personnages de ce film qu’il réalise seul à l’image et au son, comme plus tard au montage, sont issus des milliers de migrants qui décident de prendre des risques à la vie à la mort pour « brûler la mer », selon leur expression. Atteindre la côte européenne, ne pas se faire prendre, disparaître dans les pays d’Europe, y fonder des conditions de vie dignes en regard de celles, épuisantes, des régions subsahariennes et du Maghreb, tels sont leurs attentes, leurs ambitions. Malaga, en face, est à 208 km.

Nuit obscure travaille à l’établissement implacable d’une géographie physique et humaine dans les méandres d’une citadelle qui exerce une violence continue à force de grillages, de miradors, d’éclairages publics qui éblouissent la nuit et qui, de la sorte, corsètent les corps et les esprits. Melilla est un camp retranché tout mobilisé à assurer l’étanchéité d’une double frontière, celle avec le Maroc et celle, par-delà la mer, avec l’Espagne, qu’il s’agit de préserver des flux migratoires. Pourtant, à Melilla, le commerce fait florès, les bateaux, les avions circulent. Les plans de nuit dont la lumière noire ici et aveuglante là sculptent une architecture spectaculaire, allient les fortifications historiques et celles faites de clôtures métalliques et de fils de fer barbelés. Pourtant, cet espace concentrationnaire est percé de voies, de passages, d’issues secrètes que Sylvain George parcourt avec les jeunes hommes dont il a gagné la confiance. Les migrants se faufilent, s’immiscent en des espaces défiant toute possibilité raisonnable d’accès. Le film emporte dans leur univers où survivre suppose des débauches d’énergie, d’inventions, de solidarités. D’anonymes, ces migrants deviennent des personnages inoubliables.

Le récit accueille avec une patience généreuse des moments d’un seul tenant, permettant de signifier la patience, la souffrance, l’humour, la fatigue que génèrent l’attente et l’invention de nouvelle stratégies pour passer outre les systèmes de surveillance et leurs patrouilles en action. Ailleurs, le cinéaste filme des hommes et des femmes, parfois âgés, habitant Melilla, qui sont contraintes de vendre pour une misère leur force de travail à déplacer des balles de marchandises de 70, 80, 90 kilos. Les images saisissantes sont cadrées sans apprêts et témoignent de l’évidence d’une exploitation éhontée au sein d’une société significativement inégalitaire.  

Sylvain George est caméra au poing avec les migrants quand ils préparent un repas, sillonnent les chemins tracés envers et contre tout, déchirant leurs vêtements à des barbelés, se hissant, sautant au risque de se blesser, trouvant refuge dans des anfractuosités des falaises qui dominent la mer, se baignant sur une plage abandonnée. C’est en temps réel que le cinéaste est témoin d’une tentative pour partie réussie de pénétrer le port marchand en se pendant à une corde. C’est la nuit, c’est dangereux, le mur est haut, l’un d’entre eux tombe lourdement, se fracture un pied. C’est encore en proximité qu’il filme un groupe accroché sur une falaise en pente raide que couvre un grillage auquel la survie suppose de s’y agripper comme le feraient des alpinistes. Ces images exceptionnelles sont prises parmi les jeunes hommes (aucune femme ne paraît dans le film) dans une proximité faite d’une distance à l’abri de gestes intrusifs. À hauteur de leurs corps et de leurs visages, à l’écoute de leurs voix, de leurs rires, engueulades et pleurs, c’est leur présence que donne en partage le film en des temporalités propres à une construction dramaturgique cohérente. Les prises de vues relèvent de ce que l’on appelle le cinéma direct, soit des saisies sur le vif d’actions qui ne sont jamais anticipées et encore moins mises en scène. Aucun commentaire ni questions parasitent la démarche, ni aucune musique, faut-il le préciser ?

Nuit obscure tient pourtant d’une élaboration sophistiquée. Le montage tout particulièrement procède à des coupes souvent à répétition dans l’axe, qui ont pour effet d’accélérer le rythme des actions, sans pour autant les précipiter. Cette manière de travail au cœur du temps filmique fait songer aux œuvres de grands monteurs du temps, d’Artavazd Péléchian, voire d’Alexandre Dovjenko (dont Sylvain George parle avec admiration) d’un côté, d’Alan Berliner ou de Jonas Mekas de l’autre. Il ne s’agit pas ici de comparer stricto sensu, mais de tenter de nommer un principe de montage qui fragmente l’enchaînement des plans, travaille avec des entités courtes, afin de les faire se précipiter en quelque sorte dans des espace-temps, des moments, qui acquièrent dès lors leur poids spécifique, leurs densité propres. Cinq, dix secondes, cut, enchaînement, la brièveté inscrit une dynamique temporelle à l’intérieur de scènes et de séquences conférant au réel par leurs durées sa dimension réaliste. Cette esthétique met dès lors rigoureusement à l’abri le film d’une tentation voyeuriste. Et Sylvain George sait également tenir longuement des plans, selon l’émotion partagée, observée… en mémoire, lointainement, la notion tellement discutée du montage interdit bazinien, qui rappelle ses enjeux éthiques. Les deux copains rencontrés la nuit sur un rocher face à la mer noire sont submergés de larmes d’émotions enfouies. Ici, point de montage court n’est envisageable. 

Ces feuillets sauvages composent ainsi un grand récit, première partie d’une trilogie, qui se nourrit plastiquement également d’arrêts sur image, de quelques accélérés comme de ralentis, de noirs profonds, charbonneux, contrastés, de gros grains quand il s’agissait de filmer en absence de lumière. Le film doit advenir, toujours à partir du réel, dit Sylvain George, c’est sa façon d’habiter le monde, d’en élargir l’horizon à des réflexions, des émotions et des méditations. Sa façon de travailler des récurrences, qui ne sont point de simples répétitions, participe au confort du spectateur. Ses conditions de visionnage sont enviables.

Les brûlants d’existence, les obstinés de survie sont les personnages émouvants de ce film qui trace l’aventure esthétique et narrative d’un cinéaste de terrain au plein sens du terme. Ses personnages du temps présent sont cloitrés dans cette forteresse de tant de remparts paradigmatiques des pratiques de coercition imposées aux migrants. C’est affligeant et néanmoins, Sylvain George commence et achève son film par une calligraphie dont les mouvements vibrionnants témoignent d’une énergie à ne pas désespérer du monde. Ce qui lie l’homme à la caméra et les hommes de passage est tout à la fois une fraternité de solitude et de compagnonnage aux lumières incertaines.

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Le film a été présenté en première mondiale au Festival de Locarno hors compétition. Il est dérangeant de voir un tel film est considéré hors, en dehors, dans les marges, alors qu’il devrait être au centre de préoccupations de la création cinématographique contemporaine et d’une programmation novatrice.

First published: August 19, 2022

Nuit obscure – Feuillets sauvages (Les brûlants, les obstinés) | Film | Sylvain George | FR-CH 2022 | 265’ | Locarno Film Festival 2022

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