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Neon Bull

[…] Dans ce bizarre mélange de puanteur et de parfum – qui transfigure le genre western abondamment visité par ce film – se trouve Iremar, le personnage qui incarne avec le plus d’efficacité cette combinaison de nature et de culture.

[…] Or, ce triomphe de l’ambiguïté ne génère pas du chaos, mais plutôt une apologie de l’humain dans sa nature libre et plurielle, où le terrestre et l’imaginaire, l’animal et le fantomatique cohabitent paisiblement.

[…] En outre, Gabriel Mascaro charge chaque séquence du film de sensualité : celle-ci n’enveloppe pas seulement l’histoire et ses personnages, mais plus particulièrement l’image cinématographique, toujours soignée en sorte que la beauté esthétique s’allie systématiquement à l’insaisissable et au mystère.

Neon Bull, le titre du film de Gabriel Mascaro, résume ses deux âmes : “bull”, le taureau, expression de la vie économique et sociale du nord-est du Brésil, centre animal d’une vie complètement absorbée par les éléments naturels, la terre, les taureaux, les chevaux ; “neon”, la lumière artificielle, les paillettes, les artifices génétiques des compétitions de taureaux et de chevaux décorés comme des poupées. Les personnages de Neon Bull sont des travailleurs au service des taureaux de compétition, et leur histoire est partagée entre la terre, la boue, les excréments des animaux, d’un côté, et les fragrances les plus à la mode, la lingerie la plus sexy, les tenues des spectacles rattachés aux compétitions, de l’autre. Dans ce bizarre mélange de puanteur et de parfum — qui transfigure le genre western abondamment visité par ce film — se trouve Iremar, le personnage qui incarne avec le plus d’efficacité cette combinaison de nature et de culture. Son quotidien est rythmé par le travail dur, physique, sale autour des taureaux, mais également par sa passion : la création de costumes pour les spectacles érotiques.

La coexistence de ces éléments contrastés ne rend pas le film dur ou violent ; si les conditions de vie d’Iremar et de ses collègues sont bien pauvres et réduites à l’essentiel — le camion qui sert à transporter les taureaux sert également de maison, ou bien d’abri où dormir sur des hamacs —, le caractère d’Iremar qui donne la tonalité du film est pacifique, tendre, loin de toute sorte de violence. Le fil rouge de la tendresse se déploie dans l’amitié avec la petite Cacá, fille de Galega et d’un père inexistant. Avec Galega et son collègue Zé, les relations ne manquent pas de petites disputes, et le vocabulaire avec lequel ils s’adressent les uns aux autres est bien farci de gros mots ; mais tout cela, aussi grâce à une bonne dose d’humour, ne fait que souligner la confiance et la solidarité de fond qui marquent la vie presque familiale de ce groupe de personnes.

Oui, les personnages de Neon Bull constituent bien une sorte de famille où l’indépendance de chacun, et donc l’horizontalité des relations, révolutionnent les rôles classiques de la famille patriarcale. La seule exception semble être Galega, femme forte et dure qui assume le rôle de cheffe de la petite communauté. Elle conduit le camion, le répare en bonne mécanicienne, possède et gère les outils de travail. Puis, on voit la petite Cacá qui est complètement occupée par sa passion des chevaux (et qui se plaît à la lecture des revues porno pour hommes…), Iremar qui rassemble des échantillons de tissu et coud à la machine, Zé qui incarne par ses faiblesses l’opposé de la virilité ; ensuite, les deux nouveaux personnages qui interviennent dans la deuxième partie du film sont Junior, un beau gosse obsédé par le soin de ses cheveux et son apparence, et Geise, la vendeuse de fragrances enceinte qui travaille la nuit comme gardienne d’une usine textile. Gabriel Mascaro procède donc à un systématique renversement des rôles genrés, sans pour autant tomber dans les clichés ni faire perdre à ses personnages la plus grande vraisemblance.

Neon Bull brouille ainsi les cartes entre nature et culture à plusieurs niveaux : dans le milieu des animaux, filmés à la fois comme des bêtes et des jouets d’hommes, et par rapport aux rôles genrés, où l’homme et la femme se combinent librement au masculin et au féminin. Or, ce triomphe de l’ambiguïté ne génère pas du chaos, mais plutôt une apologie de l’humain dans sa nature libre et plurielle, où le terrestre et l’imaginaire, l’animal et le fantomatique cohabitent paisiblement.

Pour une fois le cinéma ne se nourrit pas de crime, mais côtoie pacifiquement la violence de la vie en brodant un discours fait de sensualité. Dans Neon Bull, l’ambiguïté que j’ai soulignée devient érotisme, chiffre fondamental des histoires sans prétention racontées dans le film. L’hésitation sur les distinctions de genre va de pair avec une incertitude sur les orientations sexuelles qui ne fait qu’augmenter la charge érotique de chaque personnage et de chaque situation, car c’est bien l’indéfini et l’incertain qui nourrissent le désir. En outre, Gabriel Mascaro charge chaque séquence du film de sensualité : celle-ci n’enveloppe pas seulement l’histoire et ses personnages, mais plus particulièrement l’image cinématographique, toujours soignée en sorte que la beauté esthétique s’allie systématiquement à l’insaisissable et au mystère. Galega qui danse sur des pattes de cheval et avec un masque de cheval, Iremar qui récupère et dore la houppe de queue des taureaux pour en faire une tenue excentrique, la masturbation d’un cheval de race pour voler son précieux sperme, la longue scène d’amour entre Iremar et Geise enceinte sur la table de travail de l’usine textile : les exemples de scènes à la fois captivantes et insaisissables pourraient continuer. On peut certainement dire que Gabriel Mascaro n’a pas seulement mis en image le désir, il a fait du cinéma lui-même un véritable vecteur de désir.

First published: March 23, 2018

Neon Bull | Film | Gabriel Mascaro | BRA-URU-NL 2015 | 101’ | Black Movie Genève 2018, FIFF 2018

Orizzonti Special Jury Prize at Festival di Venezia 2015, Platform Special Mention at the Toronto International Film Festival, FIPRESCHI Award at Hamburg Film Festival

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