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Ne croyez surtout pas que je hurle

Ne croyez surtout pas que je hurle

[…] L’espace d’une vie unique où les images des autres deviennent la vérité d’un instant. Cet instant, c’est sa vie, c’est notre vie redevenue le temps d’un film la succession d’un rêve éveillé en cauchemar, un cauchemar devenu rêve où le drame intime fait écho à l’actualité du monde, un monde où la catastrophe, la violence, la guerre et la force brutale résonnent dans les cœurs cabossés.

[…] Le montage est aussi implacable que le texte, le choix des images à défaut de séquences suivies est précis et d’une grande justesse interne, sans tomber dans l’accumulation et le vertige gratuit.

Un homme, Franck Beauvais, un cinéphile et cinéaste, meurtri par une séparation amoureuse, isolé en pleine campagne, en proie à la dépression, va se plonger dans le visionnage intensif de films européens, russes, asiatiques, série B, horreur, fantastique, giallo, à raison de cinq séances par jour. Ce sera sa bouée de survie, une fenêtre sur le monde qui deviendra vite miroir et visage. Les images vont se succéder, les plans se mélanger, s’intervertir, la vie continue, son père étranger et banni vient mourir chez lui, des amis passent, la nuit est ponctuée d’alcool et de substances diverses et d’allers-retours à Paris avant le déménagement envisagé pour un retour dans la capitale.

Franck Beauvais tiendra un journal intime qui chronique ces mois d’angoisse et de dépossession, un journal a posteriori. Il en fera un film en allant puiser dans plus de quatre cent films visionnés durant ces mois de cauchemars. Il écrira sa descente aux enfers, ira chercher des plans anonymes dans des films improbables après avoir épuisé les chefs-d’œuvre que tout cinéphile se doit d’avoir vus. Ses plans seront des nuages, des fenêtres, des murs, des mains, des dos, des feuilles, des images parmi d’autres images. Ce sera un film de montage à partir de plans de films, un film d’images lancé, juxtaposé, défait, remis posé sur sa voix. Cette voix qui va raconter, raconte ces mois de hantise, d’abandon et d’étouffement. Un film tiers s’organise sous nos yeux, se glisse entre texte et image. L’espace d’une vie unique où les images des autres deviennent la vérité d’un instant. Cet instant, c’est sa vie, c’est notre vie redevenue le temps d’un film la succession d’un rêve éveillé en cauchemar, un cauchemar devenu rêve où le drame intime fait écho à l’actualité du monde, un monde où la catastrophe, la violence, la guerre et la force brutale résonnent dans les cœurs cabossés. Il y a sa vie, sa crise d’existence, le drame du monde, le refuge du cinéma, le support des images, images devenues mentales, creusant l’écart poétique, la juxtaposition nouvelle, le soutien et le commentaire de cette voix, la sienne, débit monocorde mais souvent comme tordu par l’émotion ancienne qui vient faire haleter les images, ces images d’images, des images fantômes, des fragments, des esquisses, des suspensions.

Le texte est implacable, précis sans être précieux, donnant à chaque mot, chaque adjectif, une lumière froide mais claire, des sensations, des sentiments revus, repassés, retraduits, soulignés, déportés, retrouvés dans une mémoire de films devenue en fait une mémoire du monde. Le montage est aussi implacable que le texte, le choix des images à défaut de séquences suivies est précis et d’une grande justesse interne, sans tomber dans l’accumulation et le vertige gratuit. Celles-ci arrivent à venir d’un endroit intime, celui du cœur, sans aucune sensiblerie, elles sont au-delà du texte, une frontière de cette vie donnée en pâture sans pathos, cette traversée de l’enfer, cette quête d’identité, ce miroir fracassé, ces moments d’amitié, de retour vers soi puis vers l’autre. Cet autre aura été le protagoniste lui-même et la mémoire de sa vie, ces images trouvées, ces bouts de matières de rêves et nous, spectateurs et auditeurs de cette aventure humaine faisant partie de la mémoire de tous.

Ne croyez surtout pas que je hurle est une déclaration d’amour au cinéma, à ces instants fugaces et à ces frontières du plan où l’obsession ne combat plus la vie mais la soutient et redonne à chaque être la catharsis nécessaire à la vérité de chacun.

First published: January 11, 2020

Ne croyez surtout pas que je hurle | Film | Frank Beauvais | FR 2019 | 75’

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Screenings at Cinéma Spoutnik Genève and Cinéma Bellevaux Lausanne 


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