Mégane Brügger | Maman danse
La renonciation à la voix off, les choix de montage, la relation personnelle en tant que sujet documentaire, le desktop documentaire : autant des questions formelles qui permettent à Mégane Brügger de développer ses idées et son style à partir de son court-métrage de Bachelor (écal Lausanne) « Maman danse ».
Text: Morgane Frund
- Je vais tourner mon film du 11 au 26 mars, et je voulais savoir si je pouvais filmer des interactions qu’on a toi et moi. Et aussi si tu serais d’accord qu’on aille à un moment donné danser, genre faire de la country ensemble ?
- Non parce que moi je sais plus faire.
Cet échange spontané ouvre Maman danse, le film de diplôme que Mégane Brügger a réalisé à l’écal. La majorité des productions de l’école sont des films de fiction, pourtant la réalisatrice a choisi de se tourner vers le documentaire en raison de « la forme plus politique qu’il pouvait prendre ».
Il me disait « Tes enfants je les écrase comme une merde. »
Sur la base d’une première discussion avec sa mère, Mégane Brügger a écrit un scenario dans lequel elle replaçait leurs vécus dans les pièces de leur ancienne maison. Au départ, le film contenait une voix off, élément qui sera abandonné par la suite : « on s'est rendu compte que la voix off, elle engageait un discours qui était beaucoup trop méta sur le processus du film et je trouvais que je prenais trop de place ». La réalisatrice s’est demandé comment « donner la parole » et raconter un parcours qui n’était pas le sien, mais celui de sa mère : « Je trouvais ça beaucoup plus beau de me dire que ma parole viendrait seulement à travers les questions que je lui pose ».
Le montage (Margot Sylvestre) suit trois axes : la négociation, le témoignage et la danse. Si au début du film la mère de la réalisatrice refuse de danser avec elle, elle se prête petit à petit au jeu et participe de plus en plus au projet. Un changement très beau et très doux s’amorce dans leurs discussions. Mégane commence par poser des questions à sa mère pour recueillir son témoignage et petit à petit, sa mère se met à lui poser elle aussi des questions. Ceci amène un basculement de la parole. La réalisatrice trouve une place dans son récit sans effacer celle de sa mère.
- Comment tu te sens ?
- Je suis fatiguée.
Une autre scène marquante est celle où sur des images de forêt, la mère de Mégane raconte un geste violent qu’elle a eu envers sa fille. Cette partie du récit n’était pas toute simple à intégrer au projet : « Elle m'avait dit qu'elle n’avait absolument pas envie que ce soit dans le film, parce qu'elle avait peur de passer pour une mauvaise mère ». Pour la réalisatrice c’est un geste qui est contextuel à une situation de violence et qui n’a pas vocation de susciter ici un jugement. D’ailleurs, ce n’est pas elle qui raconte cet événement mais sa mère, ce qui permet de thématiser la difficulté à se reconstruire aussi vis-à-vis de ces conséquences-là d’une situation de violence. « Je me suis dit la forêt c'est mon endroit », dit la réalisatrice. En plaçant les mots de sa mère « dans son endroit », elle reconstruit un lien et engage une forme de réparation.
Le court métrage mobilise aussi des outils et des codes du documentaire desktop. On voit par exemple des photos sur un écran d’ordinateur. La souris zoome et clique pour déplacer l’image. Tout de suite, un rapport haptique au souvenir s’installe. Les archives digitales nous permettent d’arpenter les souvenirs, jusqu’à nous parachuter littéralement dans le google maps de la mémoire. Les cartes défilent à l’écran et (dé)place le récit : « En fait, j'avais envie de trouver une manière d'intégrer la maison dans un espace géographique sans avoir besoin de dire où ça se situe vraiment ». Cette carte nous oriente mais nous dit aussi que cette histoire pourrait se passer dans n’importe quelle maison.
My mama told me
I should never venture into space
But I did, I did, I did.
Le film se termine sur une scène de danse où la fille et la mère font enfin de la country ensemble sur la chanson Space Girl de Shirley Collins. « Je me suis vraiment dit : j'ai envie d'une fin kitsch avec de la danse », raconte Mégane Brügger. « C'était aussi très métaphorique, avec l'idée que tu peux transmettre à la fois des traumas et à la fois des choses très belles et que ça cohabite ». Cette fin, déjà présente dans le scenario, ne vient pas offrir une conclusion rigide au film. Mégane Brügger ne cherche pas à résoudre les enjeux du film : « Notre travail en tant qu'artiste, c'est d’ouvrir une parole, permettre la visibilité de ces discours là et de ces récits. Mais c’est pas à nous seul·e·s de donner des solutions. »
Mégane Brügger continue de s’intéresser aux vécus de violence intra-familiale, notamment à travers un long-métrage qu’elle co-écrit avec sa sœur Dolo Aurore Andalo. Pour ce projet, elles cherchent à s’éloigner un peu de l’autobiographie-autofiction pour s’intéresser aux parcours d’autres personnes.

Photo credit: Phinn Sallin-Mason
Info
Maman danse | Short | Mégane Brügger | CH 2024 | 23’ | Bachelor Cinéma – écal Lausanne | Co-produit avec Climage | Locarno Film Festival 2024; Internationale Kurzfilmtage Winterthur 2024: Winner as Best Documentary Short ; Poitiers Film Festival 2024: winner of the Prix Transversal – Prix Maison du Film; Solothurner Filmtage 2025; Nomination for the Best Graduation Film at the Swiss Film Award 2025
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First published: March 14, 2025