Magali Dougoud | Aux eaux promises
[…] Par la centralité du toucher, enfermement et liberté (de l’eau, de la femme) s’alternent dans une diffusion ambivalente.
[…] Le paysage utopique de Magali Dougoud n’est pas un retour à une nature irénique, mais plutôt une vision esthétiquement queer, qui mélange naturel et artificiel.
Text: Giuseppe Di Salvatore
Le mot « hydroféminisme » ne semble pas avoir été répertorié par les programmes de correction automatique. Une ligne agitée en rouge le souligne sur mon écran. Je pourrais y ajouter un trait – hydro-féminisme – et la ligne rouge disparaîtrait. Mais c’est exactement à cela que le concept popularisé par Astrida Neimanis vise à résister : un trait qui relie et sépare. Car la tâche du propos conceptuel et surtout expérientiel de l’hydroféminisme est justement celle de souder la radicalité du féministe et la radicalité du changement de perspective selon laquelle l’eau est un élément de continuité et de fluidité entre l’humain et le non-humain ou, mieux, le « plus qu’humain » (more-than-human). Les trois travaux installatifs et vidéo de Magali Dougoud au Musée d’Art du Valais, Aux eaux promises, incarnent ce propos hydroféministe avec éloquence : le désir et une sexualité dissidente se tournent contre « le pouvoir », l’ordre et les normes qui constituent la « nécro-politique ». Jusque-là, le positionnement de l’artiste valaisanne s’aligne tout simplement à un courant de pensée particulièrement en vogue aujourd’hui. Mais ses œuvres apportent au moins deux aspects qui, à mes yeux, rendent ce positionnement proprement artistique et conceptuellement mûr.
« L’histoire partagée aujourd’hui / N’est pas à propos de vengeance / Mais de rage et de résistance », voilà le refrain chanté dans La bisse des dissidentes (2025). À la frontalité peu fluide du combat, cette œuvre profondément ancrée dans le Valais n’oppose pas nature et culture, mais rend hommage au travail (historiquement assuré par les femmes) des bisses, canalisations d’eau qui la distribuent dans le territoire. Par la centralité du toucher, enfermement et liberté (de l’eau, de la femme) s’alternent dans une diffusion ambivalente. Or, d’un côté, la similarité thématique de Mati Wata Water (2025), vidéo tourné au Congo, nous fait sentir la fluidité géographique et rend ces récits d’eau universels ; de l’autre, l’œuvre Zombie Mermaids – A Song for Future Waters (2024) ressemble à la nouvelle production valaisanne de par son caractère opératique, qui rassemble dans une seule œuvre une performance initiale – en collaboration avec la performeuse Myriam Jarmache et la musicienne Laure Boer – et sa transposition vidéo, dont la présentation installative au musée apporte une couche esthétique ultérieure. La fluidité entre nature et culture devient fluidité géographique et fluidité entre les médias.
L’autre aspect que je trouve intéressant concerne l’esthétique de travaux multimédias de Magali Dougoud. La dimension mythique, soulignée par la forme opéra et par la figure de la sirène, s’exprime par une insistance littéraire aux tonalités toutes autres que lyriques. Dense et frappant, le texte s’allie à un usage débridé des couleurs, qui par leur matérialité synthétique, ou en tout cas acide, chimique, ont un effet tapageur, bien en contraste avec l’environnement naturel. L’usage du green screen pour des effets de superposition d’images – quelquefois directement relié à l’autotomie en tant que déchirure interne (le côté « rage » du refrain) – renforce l’artificialité de l’esthétique, en créant un contraste inattendu avec le propos potentiellement organique de l’hydroféminisme. Le paysage utopique de Magali Dougoud n’est pas un retour à une nature irénique, mais plutôt une vision esthétiquement queer, qui mélange naturel et artificiel. Ce mélange se donne à voir à nouveau en d’autres termes par la contraposition entre l’exercice de transparence médiatique qui est l’immersion filmique et le caractère encombrant des objets qui mettent en scène la vidéo dans l’installation expositive. La dernière couche où ce mélange se reproduit est la dimension sonore – on rappelle la collaboration avec Laure Boer – laquelle fusionne motifs hypnotiques et esthétiques noise propres aux hydrophones employés, en créant ainsi une atmosphère qui exprime parfaitement l’ambivalence propre aux sirènes.
Info
Magali Dougoud | Aux eaux promises | Exhibition | Les grands espaces | Musée d’Art du Valais | 6/4/2025-11/1/2026
First published: December 15, 2025