Lydia – Aufzeichnungen aus dem Irrenhaus

[…] Les paroles de la jeune femme ont été recueillies et constituent l’exceptionnelle richesse du film de Stefan Jung qui prend le parti parfaitement convaincant de les mettre en scène tant sur le plan sonore que visuel de façon minimaliste.

Text: Jean Perret

C’est l’histoire d’une aristocrate célèbre, puisqu’il s’agit de la fille d’Alfred Escher, le concepteur du tunnel du Gothard, le fondateur de la première banque suisse, la Schweizerische Kreditanstalt, et un homme politique influent durant la deuxième moitié du XIXe siècle. Épouse du fils du conseiller fédéral Friedrich Emil Welti, elle est surtout célèbre, Lydia Escher, pour avoir été une richissime héritière et une épouse longtemps fidèle, alors qu’elle avait fait la rencontre de l’artiste-peintre Emil Stauffer avec lequel elle vécut pendant près de 11 ans une histoire d’amour platonique. La jeune femme prend le parti de ne pas cacher cette relation pour le moins contrariée, qui ne peut s’épanouir dans la gangue de la haute bourgeoisie conservatrice zurichoise. Les amants ne passeront qu’une seule nuit ensemble.

Lydia est conduite contre son gré dans un asile psychiatrique à Rome en novembre 1889. Il est estimé que son écart est à mettre sur le compte de graves troubles psychiques. Par ailleurs, il est affirmé que son amoureux aurait abusé d’elle sexuellement, accusation plus tard levée. Un procureur attentif mandate deux médecins, qui au terme de six séances déclarent que Lydia Escher ne souffre d’aucune maladie. Ses mots, ses phrases, la construction de son récit de vie sont passionnants d’intelligence, de clairvoyance, d’assurance. Elle ne se reproche rien, elle sait se regarder dans un miroir.

Les paroles de la jeune femme ont été recueillies et constituent l’exceptionnelle richesse du film de Stefan Jung qui prend le parti parfaitement convaincant de les mettre en scène tant sur le plan sonore que visuel de façon minimaliste. Il organise une chorégraphie faite de la présence d’une femme qui parcourt les espaces vides et desquamés de bâtiments en ruine dont on comprend qu’ils figurent le milieu aristocratique et asilaire. Les plans fixes s’imposent à deux exceptions près. La voix off de la comédienne Judit Hofman donne avec retenue et distinction la mesure de la personnalité de Lydia, de la conscience de ses sentiments et de ses rapports à sa famille. Ne dit-elle pas combien il est insupportable de vivre sa vie enchaînée ? Aucune emphase n’est ici de mise. Il en va de même du jeu d’Anja Andersen, incarnation fantomatique forcément muette de Lydia. Aucune précipitation, ou à peine, ne guide ses pas dans ces lieux abandonnés à la décrépitude du temps. Quelques effluves de musique laissent imaginer les mondanités d’un temps passé, mais c’est la partition sonore faite d’une fréquence sourde sous-tendue des vacarmes lointains qui donne de l’épaisseur au vide ; on croit entend la poussière, les décombres, les tapisseries, les peintures décollées.

Stefan Jung a pris par ailleurs le parti d’accueillir une historienne, un historien et une psychiatre pour partager avec nous des informations liées au destin tragique de Lydia. En noir et blanc, leur présence est élégamment inscrite en creux du film.

C’est à Champel, quartier de Genève, que Lydia poursuit une vie solitaire. Elle crée la « Lydia-Welti-Escher Stiftung » pour soutenir l’indépendance des femmes, mais cette fondation est nommée en 1890 « Gottfried Keller Stiftung », qui acquiert des œuvres d’art pour le Musée national, une façon d’écarter de la mémoire collective le nom de Lydia au nom de famille illustre ? À 33 ans, le 12 décembre 1891, elle se suicide. Stefan Jung clôt son film avec pudeur et émotion, le vent brasse la dense frondaison d’arbres élancés vers un ciel bleu.

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Lydia – Aufzeichnungen aus dem Irrenhaus | Film | Stefan Jung | CH 2025 | 68’ | Solothurner Filmtage 2026 | CH-Verleih: Anderdog Films

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First published: February 11, 2026