Lovely Butterfly
[…] Ce premier film relève de l’essai au meilleur sens du terme.
Text: Jean Perret
L’effarant système colonialiste de l’État d’Israël conduit à l’arrestation de Palestiniens sans qu’une procédure de justice soit toujours mise en œuvre pour fonder ses décisions. Sans condamnation, des centaines de personnes, essentiellement des hommes, disparaissent pendant des années dans les différentes prisons du pays, sans qu’ils soient informés du terme de leur incarcération. Pour référence, il convient de lire Salah Hamouri dont les propos ont été recueillis par Armelle Laborie-Sivan. Il détaille son destin dans Prisonnier de Jérusalem – Un détenu politique en Palestine occupée (2024), il fait état de six ans et neuf mois de captivité. Un autre ouvrage est dû à la plume de haute qualité littéraire de Nasser Abu Srour, Je suis liberté (2025). Il y est question de trente-deux années d’enfermement ; dans son cas, il est accusé du meurtre d’un officier des services de renseignements israéliens.
Le père de Fairuz Hasan, cinéaste palestinienne qui habite Bethléem où elle suivit à la Dar-al kalima University des études de cinéma, connut un sort similaire. Il fit l’expérience de différentes prisons, celle de Naqab fut la pire, celle de Bir Al Sabi’, la meilleure, la plus propre. Il fut emprisonné pendant vingt années, alors que sa fille eut l’autorisation de lui rendre visite entre 2003 et 2015. Puis pendant cinq années, interdiction fut faite de les envisager. Ce n’est qu’en 2020 que Fairuz Hasan put à nouveau rencontrer son père, elle avait dix-huit ans. Libéré cinq mois plus tard, le père fut à nouveau arrêté et privé dès lors de toute visite de sa fille.
Fairuz Hasan raconte l’absence du père en un essai au cœur duquel les lettres échangées figurent le cœur battant de leur relation. Le film s’ouvre sur une image d’archive d’une opération à cœur ouvert. Ses battements sont puissants, volontaires, ils pulsent la vie. L’écriture couvre des pages dont l’importance est marquée par des fondus enchaînés, les phrases non sous-titrées forment pour nous qui ne lisons pas l’arabe un paysage énigmatique. Nous voyons les graphies exténuées par le temps, qui s’évanouissent dans le papier, les pliures des pages jaunissent, se craquellent. De sa voix off doucement mesurée, la cinéaste en lit quelques extraits.
Ce premier film, qui relève de l’essai au meilleur sens du terme, est parcouru par un autre motif, celui d’un fœtus vu en échographie. Il vit, il grandit. Fairuz Hasan va naître à la vie d’une violence encore insoupçonnée. Et le papillon qui donne le titre au film ? On en voit des ailes de belles couleurs pastel désarticulées que la cinéaste tente d’assembler. Le papillon ne vole plus. C’est sur un tampon de la poste appliqué sur l’enveloppe d’une lettre reçue que figure Lovely Butterfly.
Ce film est le récit fait de plusieurs dimensions qui tissent un territoire au centre duquel l’absence du père creuse un abîme de souffrance. Fairuz Hasan décline celle-ci avec une gravité émouvante et sait se tenir à l’écart de tout épanchement pathétique. Elle explore des cartes sur internet, repère les sites où sont implantés les centres de détentions, elle cherche à prendre pied dans cette géographie palestinienne dans laquelle s’exerce la violence sioniste. Son geste cinématographique, accompagné en filigrane par une subtile composition musicale signée par Muqata’a, est d’une résonance éminemment politique. Sa dignité met à l’index, sans en prononcer le nom, l’État d’Israël et la brutalité sans borne qu’il exerce à l’encontre des citoyens de Palestine.
Soudain, à la presque fin du film, on voit brièvement le père de Fairuz Hasan de dos. Il est penché sur une image fixée au mur et dit souhaiter un retour dans le temps, retrouver sa fille encore enfant… Alors, la dernière image du film est en noir et blanc, une photographie. Deux mains jointes, celle du père couvrant celle de sa fille, tiennent un grand couteau pour couper un gâteau d’anniversaire. Temps sacré, temps violé.
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Reçu jeudi 7 mai à 2:28 du matin ce message de Fairuz Hasan avec qui nous avons été en contact :
Dear Jean,
My sister just called me having a break down, screaming that the Israeli army broke into our house and kidnapped my father without any reason without knowing where they took him.
Info
Lovely Butterfly | Film | Fairuz Hasan | PAL 2026 | 20’ | Visions du Réel Nyon 2026
First published: May 07, 2026