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Looking for Horses

Looking for Horses

[…] Le lac est refuge, oasis, exil : au fond, Stefan Pavlović fait le portrait d’une île. Mieux : de comment ce qu’on peut appeler marge peut devenir centre.

[…] Ce film non seulement il nous fait passer des traumatismes factuels de la vie à son vertige existentiel, mais il nous montre aussi comme la fragilité de l’homme peut être gentillesse en même temps.

Zdravko est un homme qui s’est isolé de la société ; pêcheur, il vit seul sur un lac dans une zone reculée de la Bosnie. Plus qu’un portrait, Looking for Horses est l’histoire d’un rapprochement et d’une amitié, entre Zdravko et Stefan (Pavlović), le réalisateur. Ce sera donc à la caméra de figurer comme pivot du film, une caméra qui lie les deux hommes, leur rapprochement discret, sincère, jusqu’à passer d’une main à l’autre, ou rester sur un trépied pour les embrasser dans une seule image. La caméra de Stefan « circule », selon une inquiétude qui est celle que les deux amis partagent. Elle sait se poser avec douceur sur les visages, et elle cherche : depuis le bateau elle cherche dans le paysage d’un territoire silencieux, et dans le paysage intérieur des deux hommes. À la circulation du bateau sur le lac, s’ajoute la circulation des questions adressées à Zdravko qui deviennent questionnement de soi dans la voix off de Stefan. Il nous raconte par pièces la mosaïque de sa vie à la géographie multiple, laquelle semble trouver une patrie inattendue au milieu du lac de Zdravko. Il y a un village, quelque part, il y a des gens, quelque part. Le lac est refuge, oasis, exil : au fond, Stefan Pavlović fait le portrait d’une île. Mieux : de comment ce qu’on peut appeler marge peut devenir centre.

C’est dans ce glissement des marges au centre que se trouve le puissant secret de Looking for Horses. Marginal est un homme qui a perdu un œil dans un accident et presque l’ouïe dans la guerre, marginal est un garçon qui a souffert et souffre de bégaiement. Certes, leur rencontre aura aussi une fonction thérapeutique pour faire sortir les souffrances de la guerre et de l’exclusion. Mais ni plainte ni lamentation ne semblent avoir une place sur l’île d’amitié de Zdravko et Stefan. Les empêchements physiques sont traités avec humour, et deviennent plutôt l’occasion d’une sensibilisation – pour eux et pour nous les spectateurs. La difficulté de phonation, doublée par une langue bosniaque non entièrement partagée, devient attention à la formulation linguistique ; la difficulté d’ouïe devient exercice d’écoute ; la difficulté de vision devient recherche d’images – et à ce propos la caméra de Stefan exprime toute son empathie en montrant sa quête visuelle… C’est dans le montage, en particulier, que se dévoile cette habileté de transformer ces difficultés en points forts. Soit dit en passant, le montage et les cadrages du film sont extrêmement soignés, et   révèlent une sensibilité aiguë pour le détail, quoi qu’elle soit bien dissimulée dans un film apparemment improvisé, caméra à la main.

Looking for Horses parle aussi de la guerre, de ses traumatismes, de la difficile tâche de ne pas perdre la raison sous la pression de la conscience du mal perpétré, du regret d’avoir perdu le meilleur de la vie, du besoin de se retrouver au prix d’une solitude radicale, qui sait aussi être douloureuse. Mais ce film ne serait pas le bijou qu’il est, s’il s’arrêtait justement à cela. Il va plutôt chercher la dimension existentielle de la solitude et la fragilité de l’existence au cœur et au-delà des faits de la vie et de ses occasions dramatiques. Dans l’isolement que le film sait saisir, on respire un rythme cosmique qui est exprimé par le simple contact que Zdravko a pu retrouver avec les éléments naturels – et nous avec lui : l’eau, les poissons, ses chiens, les chevaux.

Et, encore une fois, ce film ne s’arrête non plus à cela : non seulement il nous fait passer des traumatismes factuels de la vie à son vertige existentiel, mais il nous montre aussi comme la fragilité de l’homme peut être gentillesse en même temps. C’est tout une question de perspective, et la vertu de Looking for Horses se trouve dans sa capacité à nous faire sentir l’ambiguïté entre fragilité et gentillesse, comme deux côtés de la même médaille. Nous sentons comment la vie de Zdravko pourrait s’effondrer d’un moment à l’autre, le bateau de leur amitié naufrager – la disparition inattendue de Zdravko semble l’annoncer ; mais nous sentons également comment cette fragilité peut être aussi vue comme l’occasion d’un rapprochement silencieux, indéfini – peut-être celui d’un père sans enfant et d’un enfant sans père – l’occasion d’une caresse. Et – pour moi clé de voûte et de compréhension du film entier – cette caresse arrive, vers la fin du film. À la question explicite de Stefan – question ultime, en tout cas dernière dans le film, il me semble – : « Tu sais que je bégaie… », Zdravko fait longtemps semblant de ne pas comprendre, puis répond, sérieux : « Non, ce n’est pas vrai, tu ne bégaie pas ! … Tu parles gentiment ».

Une question de perspective, dont l’ambivalence, entre fragilité et gentillesse, est au cœur de l’expérience exceptionnelle d’un film lourd et léger qui ose se poser entièrement sur la poésie.

First published: April 30, 2021

Looking for Horses | Film | Stefan Pavlović | NL-BIH-FR 2021 | 87’ | Visions du Réel Nyon 2021, Prix Burning Lights at Visions du Réel Nyon 2021

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