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Lillian

Lillian

Dernière image de Lillian rêvée par Andreas Horvath : allongée sur la neige, yeux grands ouverts, visage bientôt couvert de flocons de neige, elle regarde d’inaccessibles aurores boréales.

Que l’on ne réduise pas ce film à l’histoire de Lillian Alling, cette femme russe d’une trentaine d’années qui en 1926, éconduite aux États-Unis, visa échu et sans ressource, ne parlant pas l’américain, décide en un geste d’un volontarisme inouï de regagner à pied la Russie en passant par le détroit de Béring. Certes, Andreas Horvath, cinéaste autrichien, auteur depuis 1995 d’une douzaine de films — un œuvre qu’il conviendrait de découvrir ! — raconte, dans la tradition du road movie, le voyage dans le temps présent de cette jeune femme de New York, où même l’industrie pornographique ne veut pas d’elle, jusqu’en Alaska en traversant dix-neuf États et Provinces. Lillian est résolument seule, ne rencontre personne, sinon à son corps défendant — voir la poursuite hitchcockienne dans un champ de maïs et la rencontre style polar avec le shérif. Elle n’échange aucune parole, aucune, et trace sa route toujours à pied. La caméra s’attarde sur la grande carte des États-Unis déployée afin de signifier cette considérable aventure dont on ne connaîtra jamais l’issue.

C’est la vie de son personnage dans sa matérialité la plus prosaïque qu’Andreas Horvath filme. Alternance de travelling en plan long et de scènes découpées et montées avec élan. La marche en est le leitmotiv décliné au gré des conditions météorologiques, comme les haltes dans des baraques abandonnées, des maisons en ruines, des bus et voitures laissées à leur lente décrépitude. Lillian se réfugie dans des cabines mobiles de WC, dans un tuyau de canalisation, sous un trampoline, à l’abri de montagnes rocheuses et d’arbres enneigés. Elle traverse de petites villes, y dérobe des habits dans un magasin de deuxième main, chipe de la nourriture dans une laverie, des restes de pizzas, une pastèque juteuse, des sucreries lors d’un rassemblement militant dans une réserve d’Indiens. Quelques habitants émergent dans leur vie quotidienne, ces femmes dans un magasin de vêtements observent de loin l’intruse, cette autre femme lui vient en aide, veut lui offrir des boissons fraîches, mais trop tard, Lillian se dérobe.

Andreas Horvath, venu de la tradition du geste documentaire de création (radicale, voir les remarquables Poroerotus, 1999, par exemple, et The Silence of Green, 2002), ancre son récit dans des lieux réels habités de personnes jouant au naturel leur propre rôle et acceptant d’être filmées. Aucun décor n’a été conçu pour les besoins du film, sinon quelques détails aménagés, tels celui qui in fine fait sens saillant. Il s’agit de la poupée chauve que Lillian décapite pour en emporter la tête, qu’elle couvre de ses propres cheveux coupés.

Patrycja Planik, l’actrice polonaise, figure un personnage pour le moins énigmatique. Lillian est à la fois présente à elle-même, elle a soin de son corps, de son hygiène — on assiste à sa toilette de fortune. Et elle est paradoxalement absente du monde. Ses yeux voient, mais ne paraissent pas regarder. Ici, nulle psychologisation du personnage, ni appesantissement pathétique ; présent et absent, il ne cesse de quitter la scène, le territoire, le monde, soit de sortir des images. Des moments de découragement, certes il y en a, de souffrance quand le corps est meurtri par la marche, les intempéries, le grand froid, le manque de nourriture. Cependant, le visage de Lillian est impassible, nonobstant ses yeux clairs qui suggèrent une candeur résolue, une étrange innocence, au point d’être à l’abri des dangers, sinon des rudesses climatiques.

Mais est-il nécessaire de dire que Lillian n’est pas seule entre New York et la Sibérie ? À côté d’elle, qui la suit, la précède et la survole, il y a bien un démiurge ! Andreas Horvath accomplit sans doute le rêve de quelques cinéastes, celui d’un face à face, comme Mikio Naruse imaginant un film fait de la seule présence en un espace unique de son actrice fétiche Hideko Takamine. Si Lillian Alling fascine le cinéaste depuis des années, c’est tout autant son fantasme de faire du cinéma qui nourrit le projet. Prodiguer du spectacle, se défaire des genres barricadés, documentaire vs fiction vs essai, aménager des digressions narratives et visuelles d’envergure, telles sont les réussites du film.

Les deux scènes évoquées ci-dessus : le shérif Albert Lee existe pour de vrai et a fait pour de vrai ce que l’on voit. Andreas Horvath : « Je lui ai simplement demandé, OK ; qu’est-ce qui se passe après (le contrôle d’identité) et il a répondu : “maintenant je la photographierais, j’enverrais l’image au central et si elle n’est pas dans le système, je l’accompagnerais jusqu’à la frontière du county pour l’en faire sortir”. Et c’est ce que nous avons tourné ». Le geste du shérif donnant sa veste d’hiver à l’effigie de la police à Lillian est tout autant plausible.

Cette autre scène, lorsqu’un gars visiblement peu recommandable poursuit Lillian dans un champ de maïs — sans la trouver, ouf ! — témoigne de ce goût du réalisateur pour ces excursions dans le spectaculaire du film d’action. Cette séquence est découpée selon les règles de l’art : la tension monte par étapes, le danger prend de l’ampleur — dans cette vaste campagne de cultures extensives, que va-t-il se passer d’horrible ? En maître du pilotage de drone, Andreas Horvath filme un plan du ciel. À distance, le champ de maïs inspire d’autant plus de peur quant au viol qui pourrait s’y dérouler. Pour information, le bad guy est joué par le producteur exécutif de cette période de tournage.

Lillian, le film, inscrit aussi son récit dans la geste documentaire avec force détails significatifs : on entend des verbiages de radios locales ; on assiste à un match de voitures engagées à se caramboler jusqu’à l’immobilisation totale ; on écoute un Indien rappeler les humiliations dont est victime son peuple ; des panneaux appelant à la vigilance des citoyens face aux disparitions de jeunes femmes en auto-stop (« Where is your family ? – Grace Community Church ») parsèment la route. Les métaphores proposées sont nombreuses, les envols dans les paysages si vastes de la nature et dans des villes corsetées par leur normalité appellent à la méditation devant cette Amérique des grands espaces, hantés par son cinéma et instillant un besoin impérieux de fuite.

Qui plus est, Andreas Horvath décide de donner à la dimension épique du récit une gravité dramatique par des partitions musicales orchestrales rythmées en mouvements amples. On sait son goût pour des compositeurs tels qu’Anton Bruckner et Jean Sibelius. Sont-ils source d’inspiration directe ? Toujours est-il que démiurge pour de bon, c’est Andreas Horvath qui a composé sa musique. Le film est ainsi tenu par une scansion sourde qui lui confère une inquiétude d’un ordre majeur.

En dernière partie du film, Lillian marche sous la pluie. Andreas Horvath la filme de dos. Des gouttes d’eau sur l’objectif de la caméra brouillent la vue. La femme sur la route devient fantôme. Silhouette déliée pour regard brouillé. Le point de vue du cinéaste épouse celui de son personnage, la pluie affecte leurs deux visions, ils ont fait la route pendant neuf mois ensemble. Toute la démarche d’Andreas Horvath relève de cette coalescence émouvante entre eux deux comme la pulsion de vie et l’art du cinéma. Lillian est autant portrait qu’autoportrait.

Épilogue en Russie. Une vieille femme tchouktche raconte à son petit-fils la légende de la baleine devenue homme pour faire l’amour à une femme, qui accoucha d’un bébé baleine et d’enfants. Plus tard, ses petits-enfants tuèrent une baleine, qui se transforma aussi en homme. Dernière séquence du film, on assiste à une vraie chasse à la baleine, que l’on dépèce ensuite : le cycle est rompu, l’homme est mis à mal. Le spectateur est laissé à sa méditation, comme le jeune homme sur la plage maculée de sang. Et les dernières traces de Lillian, la tête de sa poupée, sont englouties à jamais.

First published: October 21, 2019

Lillian | Film | Andreas Horvath | AT 2019 | 128’ | Zurich Film Festival 2019

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