Light Pillar

[…] Xu Zao réunit le cinéma et la réalité virtuelle sous une même définition : deux fabriques de l'illusion, capables de produire des émotions sincères.

[…] « Light Pillar » ne demande pas si une image est vraie, mais pourquoi nous avons besoin d'y croire.

Peut-on seulement être nostalgique d'un monde que l'on n'a jamais connu ? La question que pose Light Pillar dépasse largement celle de la réalité virtuelle. À travers elle, Xu Zao interroge notre rapport aux images elles-mêmes et la manière dont celles-ci continuent de produire des émotions, indépendamment de leur degré de réalité. Cette réflexion prend la forme d'un récit de science-fiction mélancolique. Dans un futur proche, où les vastes studios de cinéma ne sont plus que les reliques poussiéreuses d'une industrie balayée par l'essor de la réalité virtuelle, on suit le quotidien de Lao Zhao. Ce concierge taciturne est chargé d’assurer la maintenance de l’un de ces plateaux de tournage désertés ; il est peuplé de décors miniatures et des quelques visiteur·euse·s venu·e·s témoigner leur respect à ce lieu converti en musée. Alors qu’il assiste impuissant au déclin d'un atelier de rêves que le public a délaissé, il s’essaye à la réalité virtuelle. La monotonie de ses journées est soudain rompue par une rencontre numérique qui fait vaciller les frontières entre rêves, illusion et réalité.

Light Pillar c’est aussi un parti pris formel : le monde réel de Lao Zhao est animé, alors que le monde virtuel est filmé en prises de vues réelles. Derrière ce renversement visuel, Xu Zao ne cherche pas tant à opposer le réel au virtuel qu'à interroger deux manières de fabriquer des émotions. Ce qui est troublant pour le·la spectateur·rice, ce n'est pas tant la romance virtuelle de Lao Zhao que la manière dont Xu Zao met le public lui-même face à sa propre nostalgie. Filmée dans un 35mm onirique, la rencontre amoureuse qui se joue dans le casque de réalité virtuelle n'a jamais existé ; elle repose sur une illusion, bientôt révélée comme une supercherie. Pourtant, la déception qu'elle provoque est bien réelle, tant pour Lao Zhao que pour celui·celle qui assiste à sa désillusion.

Dès lors, les images en prises de vues réelles ne symbolisent plus la réalité mais l’intensité de l’émotion. La nostalgie naît ici de la forme elle-même. Grain de la pellicule, texture des images, lumière naturelle, jeu des acteur·rice·s : le langage du cinéma en prises de vues réelles convoque une mémoire collective des images qui dépasse largement le récit. Xu Zao ne nous rend pas nostalgiques d'un passé vécu, mais d'une certaine idée du cinéma.

Dans la réalité animée de Lao Zhao à l’inverse, la nostalgie est méticuleusement entretenue. Les décors de l’ancien studio de cinéma sont conservés dans leur état d’origine et le passé y est mis en scène à la demande. De grands moments de l’Histoire ou des scènes de films mémorables y sont alors reconstitués afin de nourrir le désir de revivre des souvenirs passés. De la nostalgie encore, mais construite cette fois, d’un rapport plus intellectuel que sensoriel. Alors que la forme animée évoque l’innovation et l’artificialité de ce futur proche, la nostalgie s’ancre dans le récit pour atteindre le·la spectateur·rice.

En renversant ainsi les conventions, Xu Zao remet surtout en question notre manière d'associer spontanément le réalisme d'une image à sa vérité. Pendant plus d'un siècle, le cinéma en prises de vues réelles s'est imposé comme l'étalon de la représentation du monde. Ici, il devient pourtant le lieu d'une fiction entièrement construite, tandis que l'animation hérite du quotidien le plus banal. Ce jeu de miroirs ne cherche jamais à brouiller gratuitement les pistes. Il rappelle qu'une image n'est jamais plus vraie parce qu'elle ressemble davantage au réel. Le cinéaste refuse précisément d’associer le réalisme d’une image à sa vérité, préférant chercher la réalité non dans la fidélité d’une représentation, mais dans l’émotion qu’elle fait naître.

Si les prises de vues réelles paraissent plus vivantes, c'est parce qu'elles accueillent désormais les émotions les plus intenses de Lao Zhao. À l'inverse, le monde animé, pourtant présenté comme le réel, semble prisonnier d'une routine où les souvenirs sont rejoués à l'infini comme des attractions muséales. Le réalisme cesse ainsi d'être une qualité de l'image pour devenir une propriété de l'expérience. En opposant ces deux régimes de représentation, Xu Zao ne met donc pas en concurrence le cinéma et la réalité virtuelle. Il les réunit au contraire sous une même définition : deux fabriques de l'illusion, capables de produire des émotions sincères.

Entre un monde artificiel qui provoque chez Lao Zhao des émotions bien réelles et un monde matériel obsédé par la reproduction des illusions, Xu Zao suspend son jugement. Le véritable enjeu de Light Pillar n'est donc pas de distinguer le vrai du faux, mais de comprendre ce qui donne à une image sa puissance émotionnelle. Le cinéma et la réalité virtuelle apparaissent alors non comme deux technologies concurrentes, mais comme deux expressions d'une même ambition : fabriquer des mondes suffisamment convaincants pour y projeter nos désirs, nos souvenirs et nos espoirs. L'un construisait ses décors sur des plateaux ; l'autre les génère numériquement. Mais tous deux reposent sur un même pacte : accepter une illusion pour éprouver une émotion sincère. Light Pillar ne demande pas si une image est vraie, mais pourquoi nous avons besoin d'y croire ; car si les illusions changent de forme, notre besoin de les habiter demeure intact.

Info

Light Pillar | Film | Zao Xu | CHN 2026 | 90’ | Neuchâtel International Fantastic Film Festival 2026

More Info 

First published: July 15, 2026