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L'huile et le fer | Pierre Schlesser

L'huile et le fer | Pierre Schlesser

[…] Le choix de Pierre Schlesser est radical, « L’huile et le fer » est un film sonore, mais sans voix. Sinon à considérer sa voix intérieure, autobiographique, qui trace un fils rouge tout au long du film.

[…] Avec un soin infini, il a taillé ses cadres, pensé la rencontre heureuse entre les images et les phrases et monté le récit avec une exemplaire économie, faite d’ellipses, de métaphores, de silences au sens toujours esquissé.

Podcast

Audio-Production

Live discussion with Pierre Schlesser on his film «L'huile et le fer» on Clubhouse during the festival Visions du Réel Nyon 2021

Editing: Ruth Baettig

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Le parcours auquel Pierre Schlesser, dont c’est le premier film, nous invite relève de l’initiation à la perception de la vie travaillée par la mort. Il en va du labeur qui épuise les énergies, use les forces et humilie l’homme qui lui est assujetti. Nous sommes dans le Pays du Saulnois, en Lorraine, Département de la Moselle, dans cette France rurale et ouvrière faite de petites exploitations agricoles et de modestes usines. C’est bien d’huile et de fer qu’est fait le récit, qui débute par une succession de plans rapprochés de mains en train de souder la lame rompue d’une scie. La métaphore est discrète, qui observe le geste en train de réunir deux pièces de métal comme le cinéaste s’emploie à assembler les fragments de son histoire, qui appelle à être montée.

Il sera aussi question de la transformation du bois, de l’abattage d’un arbre et de son débitage sous une scie mécanique aux dangers traumatiques, plus tard de la traite des vaches, du travail à la chaîne et de la robotisation de la production. Progressivement, le cadre s’élargit, ce sont des corps en leurs entiers qui sont au travail, des hommes surtout, qui ne diront mot. Le choix de Pierre Schlesser est radical, L’huile et le fer est un film sonore, mais sans voix. Sinon à considérer sa voix intérieure, autobiographique, qui trace un fils rouge tout au long du récit. Celle-ci est à lire à l’écran. Les phrases sont de belles tenues, lapidaires et évocatrices, comme des efflorescences de mémoire. Il y est question de ce qu’enfant et jeune adulte le cinéaste a vu, ceux qui, selon ses mots, triment toute leur vie au-delà de leurs forces, comme des brutes, ceux qui s’effondrent s’ils cessent de travailler et ceux qui tombent de sommeil pendant le jour.

Les sons directs sont chevillés aux matières travaillées, puis au tiers du film, c’est une autre dimension sonore qui est à l’œuvre, musicale, selon une partition décalée, espèce de caisse de résonnance, signée Antonin Simon. Celle-ci invite à réfléchir les images vues, à les méditer. Au mitan du récit, Pierre Schlesser dit avoir « tout rejeté de ce monde, pensant qu’il ne me promettait rien d’autre qu’un travail harassant ». Il est fier d’être parti, en colère, mais il sait être devenu un étranger au sein de sa communauté. Le récit rebondit à grands renforts de motards réunis en nombre au pied d’un cimetière villageois. Sans autre indication, on assiste à un hommage rendu à un disparu, alors que l’on apprend par le texte à l’écran l’accident de travail mortel, à trois ans de sa retraite, du père de Pierre Schlesser, employé depuis l’âge de 16 ans. Les images de motos chevauchées par des femmes et des hommes tout de cuir et de casques et du cimetière où l’on prend congé d’un défunt, sont suivies par celles d’un atelier de ferronnier abandonné : le montage de ces éléments prend un sens émouvant en échos avec les mots de mémoire douloureuse que le cinéaste offre à l’écran. Les paroles restent de pudeur pendant qu’une succession rapide de gros plans de machines en activités, jetant des étincelles pour la dernière, rappellent en un raccourci sidérant le parcours de la vie d’un homme, laissant dans son sillage « une odeur d’atelier, de machines, de blessures ».

Et il est temps pour Pierre Schlesser de rencontrer sa grand-mère, occupée à couvrir une table d’une nappe blanche, à cueillir des cerises et les mettre en bocaux avec de l’eau de vie, à déterrer des pommes de terre. Elle ne pourra dire un mot, la mort de son mari et de son fils sont sentiments trop douloureux pour être dits. Sa présence clôt le film au nom de ces « mains esclaves et savantes, qui depuis toujours travaillent ». Le travail du cinéaste consiste, lui, à fabriquer en artisan une pièce de cinéma, et à l’offrir en partage. Avec un soin infini, il a taillé ses cadres, pensé la rencontre heureuse entre les images et les phrases et monté le récit avec une exemplaire économie, faite d’ellipses, de métaphores, de silences au sens toujours esquissé. L’huile et le fer est cet essai accompli, tout à la fois autobiographique et accessible, ce film de deuil d’un fils parti pour toujours et revenu néanmoins. Pierre Schlesser sait nouer par son geste d’artisan cinéaste un lien poétique et tout à la fois critique avec le geste des travailleurs ouvriers. Il sait dire son appartenance affectueuse avec ces gens-là, de cet endroit là-bas, où son père est enterré.

Et le film de s’achever sur des images 4/3 tournées sur pellicule qui déclinent les gestes de la main, du pied, qui enracinent dans la terre, avec l’eau et le feu nos raisons de vivre, de survivre. Une clé à fourches métallique est en feu comme une branche d’hortensia séché. Ces images ont valeur d’icônes païennes laissées ainsi en partage. Le temps fait son œuvre, s’épuise en mille gestes archaïques.

Text: Jean Perret | Audio/Video: Ruth Baettig

First published: May 05, 2021

L’huile et le fer | Film | Pierre Schlesser | CH 2021 | 33’ | Visions du Réel Nyon 2021

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