Les vies d'Andrès
[…] «Les vies d’Andrès» se veut un récit collectif, étincelle d’une solidarité de nouveau possible, malgré l’ère technologique de la mesure des performances.
Text: Giuseppe Di Salvatore
Nous n’aurons plus le même regard sur les camions sur l’autoroute après avoir vu Les vies d’Andrès. Car, à travers ce film, nous avons découvert l’âme de ces monstres encombrants : des visages humains, des vies. Baptiste Janon et Rémi Pons accompagnent Hocine, Matthieu, Tristan et Julien, par une caméra rigoureusement placée à côté des chauffeurs, qui ne sont jamais saisis frontalement, en conviant ainsi une présence réelle. Nous partageons le quotidien de leur travail, toujours plus soumis à des rythmes insoutenables, là où l’exploitation glisse dans l’aliénation. Les deux réalisateurs intègrent aussi les exploiteurs, patrons et dispatcheurs, qui ne s’opposent pas à se montrer dans leur rôle ingrat, parce qu’il est évident qu’ils sont eux-mêmes dans un engrenage « systémique » d’optimisation et concurrence mondialisée, expression de la société consumériste et du capitalisme globalisé.
Or, la dureté du récit documentaire, qui se veut tout enfermée dans les heures de travail de ses protagonistes, est bien contrebalancée par une respiration émotionnelle, qui inclut des moments de tendresse, et qui trouve dans la figure fictive d’Andrès – personnage du roman de B. Traven La charrette – l’occasion d’une sublimation de la première personne à la troisième. Près d’un siècle après l’écriture du roman, Andrès sert à réunir ce que le système d’exploitation a bien compris qu’il faut séparer, parce que les chauffeurs de route ont de facto un énorme pouvoir. Ainsi, Les vies d’Andrès se veut un récit collectif, étincelle d’une solidarité de nouveau possible, malgré l’ère technologique de la mesure des performances. Cette respiration et cette dimension chorale s’expriment très bien par un montage (Karine Sudan) qui semble s’inspirer de cette combinaison particulière de stress et de calme qui est propre aux chauffeurs routiers.
Le film sort uniquement à sa fin des limites des heures de travail, pour aller suivre Matthieu, désormais à la maison à la suite d’un burn out – apparemment assez fréquent chez les chauffeurs. J’aime à penser ce film comme une expansion de la collectivité qu’il sait recoudre en liant ces travailleurs sur leur place de travail. Et j’aime relier cette ouverture finale à une autre ouverture, dans une scène où nous percevons que la destinée naturelle de ce film peut aller au-delà des salles de cinéma. C’est lorsque Matthieu, dans un moment de crise, au téléphone avec son patron, se défend des accusations en mentionnant le témoignage du film lui-même, qui devient alors pièce à conviction. La documentation devient ainsi témoignage, argument de lutte : la prise de conscience peut devenir action.
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Screenings at the Solothurner Filmtage 2026
Info
Les vies d’Andrès | Film | Baptiste Janon, Rémi Pons | CH-BE 2025 | 91’ | Jury Prize National Competition at Visions du Réel Nyon 2025
First published: October 17, 2025