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Les versets de l'oubli

[…] Khatami semble avoir construit ce film avec la précision d’un théorème et la richesse d’un tableau de Breughel ; c’est au spectateur d’y lire les sens et trouver les connexions (végétales, animales, historiques, littéraires, etc.).

[…] La mémoire n’est donc pas là seulement pour sauvegarder, pour contrecarrer l’oubli ; la mémoire est surtout la source du récit, à son tour exercice d’imagination et résistance à la fois, pour contrecarrer la mort, qui n’est rien d’autre que la perte du sens, la perte de l’histoire, la perte des histoires.

Bien que l’histoire des Versets de l’oubli se passe dans un cimetière au Chili, à Valparaiso, et que les références aux massacres politiques ici perpétrés constituent la toile de fond du récit, nous nous retrouvons à la fin du film avec une scène qui sonne comme un happy end. Les trois protagonistes y sont réunis pour la première fois autour d’une table pour fêter une petite victoire symbolique : avoir réussi à soustraire le cadavre d’une jeune femme aux tentatives de vol menées par la police secrète, et lui avoir rendu hommage avec des funérailles et un enterrement dignes. Or, l’histoire de ce geste n’est que le noyau d’une dramaturgie qui se plaît dans la prolifération des histoires : pour ces trois fonctionnaires du cimetière de Valparaiso, chaque cadavre doit être porteur d’une histoire, qui est par eux racontée et imaginée, et d’autres histoires s’enchaînent par les actions de la police secrète, les oublis coupables de la bureaucratie, les informations superficielles de la presse, les mensonges effrontés de l’administration, les mémoires brouillées d’une vielle dame, jusqu’à d’improbables baleines qui se laissent échouer et mourir sur les plages. Ces dernières, avec leur force symbolique, traduisent et intensifient par un crime de la nature les morts criminelles qui hantent le magnifique cimetière surplombant la ville. L’éclat de la beauté et l’imminence de la violence s’allient dans un récit multiple habité de silences – et d’un exceptionnel travail sur le son (Miroslav Babic).

Il est difficile de définir l’époque des histoires de ce film et, malgré le contexte hispanique, les accents espagnols se mélangent et les personnages et les lieux se trouvent privés de tout nom. Dans Les Versets de l’oubli règne une indétermination et un anonymat qui signifient tout simplement universalité : ces histoires pourraient se passer également en Iran ou en Turquie – d’ailleurs c’étaient les deux lieux initialement prévus pour le tournage du film du jeune iranien Alireza Khatami. La détermination et la précision se trouvent plutôt du côté des personnes, mieux : des personnalités du film, qui sont très bien caractérisées jusqu’aux rôles les plus secondaires. Les trois hommes, par exemple, définissent trois univers distincts : avec le chauffeur nous avons l’homme commun, modeste et bon ; avec le fossoyeur, l’homme excentrique, poète, au visage longtemps caché et aux mots faciles ; et avec le vieux gardien du cimetière, le vieil homme, sage et intègre, au passé tourmenté et avec un penchant pour la méditation existentielle. Il s’agit, au fond, de trois hommes qui incarnent trois versions de la résistance humaniste, respectivement : par le bon sens, par l’art, et par la conscience ; le vieil homme, en outre, semble incarner littéralement l’idée de résistance, car il se trouve plusieurs fois au seuil de la mort, en réussissant toujours à s’en sortir presque par miracle.

Mais ces trois hommes sont seulement trois tonalités d’une palette infiniment vaste et détaillée de couleurs, trois prismes capables de multiplier les histoires, lesquelles sont souvent toutes contenues dans une seule image à la force hautement symbolique – comme dans le cas des baleines – et/ou dans un détail apparemment insignifiant : la salade qui pousse dans la terre du cimetière, la collection de réveils du fonctionnaire du bureau d’état civil, la présence paisible et doucement agitée des chiens errants, le faire-part de décès imprimé sur le verso d’un flyer de propagande politique – et on pourrait continuer ainsi à l’infini. Khatami semble avoir construit ce film avec la précision d’un théorème et la richesse d’un tableau de Breughel ; c’est au spectateur d’y lire les sens et trouver les connexions (végétales, animales, historiques, littéraires, etc.).

Par ce kaléidoscope cinématographique, on revient quand même toujours aux questions de l’absence et de l’oubli, en tant qu’elles se laissent combler par les questions de l’imagination et du récit. Souvenir douloureux, oubli apaisant, amnésie coupable, mémoire salvatrice, disparition forcée, préservation des restes, falsification des documents, conservation des archives : Khatami met son riche inventaire sous le signe d’un nombre, 1001. Mille et un cadavres enterrés, le score personnel du vieil homme qui s’accroche à l’activité de compter comme s’il s’agissait de sauver le monde par les nombres ; mais surtout mille et une histoires, celles du cycle des Milles et une nuits, référence cardinale dans la conception des Versets de l’oubli. La mémoire n’est donc pas là seulement pour sauvegarder, pour contrecarrer l’oubli ; la mémoire est surtout la source du récit, à son tour exercice d’imagination et résistance à la fois, pour contrecarrer la mort, qui n’est rien d’autre que la perte du sens, la perte de l’histoire, la perte des histoires. C’est donc le film lui-même, par ses mille et un récits, qui fait preuve de résistance, de concert avec ses protagonistes, assumant ainsi le vers de Paul Celan qui apparaît en exergue au début du film : « Die Welt ist fort, ich muss dich tragen », « Le monde s’en est allé, il me faut te porter ».

First published: March 17, 2018

Les versets de l’oubli | Film | Alireza Khatami |DE-CLE-FR 2017 | 94’ | FIFDH Genève 2018, Human Rights Film Festival Zurich 2018

Orizzonti Prize for Best Scenario at Festival di Venezia 2017

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