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L'époque

L'époque

Alors que les premiers films « gilets jaunes » voient le jour (J’veux du soleil ! de François Ruffin et Gilles Perret est sur les écrans français depuis le 3 avril, et l’on pourra aussi se reporter aux articles publiés entre autres dans les derniers numéros des Cahiers du Cinéma), L’Époque de Matthieu Bareyre, tourné entre 2015 et 2017, paraît amorcer une possible (petite ?) vague de films liés sur différents modes aux manifestations françaises.

Quelle époque habite les nuits de ce premier long métrage de Matthieu Bareyre, entre l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015 et l’élection présidentielle de 2017 ! Paris et sa place de la République, comme quelques rues et l’avenue des Champs-Élysées, sont parcourues par de jeunes personnes. L’Époque est fait de rencontres de hasard au fil de deux années de tournage en équipe réduite et légère, composée du réalisateur et de l’ingénieur du son Thibaut Dufait. La démarche est passionnante : prendre la mesure du temps présent au contact spontané de gens qui se révèlent inquiets, vindicatifs, speedés, drogués, alcoolisés, amoureux, révoltés, fêtards, apolitiques, politisés, violents, pacifiques... Et l’on fait son choix personnel dans cette galerie, éprouvant des empathies ici, des réserves là, parfois des impatiences, voire des énervements. Certes, le réalisateur a voulu échafauder un film choral, mais il y a des privilégiés. Deux femmes. Rose tient un rôle principal et récurrent, comme dans une moindre mesure DJ Soall. Leurs présences sont irradiantes, poignantes, leurs paroles et leurs corps esquissent la geste possible du grand récit qui s’attache à détailler le malaise général d’une société en perte de repères et de valeurs. Car le film n’est que le repérage de ce qui aurait pu être une contribution marquante à un état des lieux à établir.

Même si L’Époque fut écrit par Matthieu Bareyre et Sophie Collet (information figurant au générique), alors même que l’improvisation en fut la méthode revendiquée, trop de personnes n’accèdent que partiellement au statut de personnages ; des moments consistants existent, certes, mais peu de scènes, de séquences, architecturent la dramaturgie du film. Question de montage pour fil narratif lâche. Et de filmage, de tenue du cadre. Il n’est que de penser de loin aux Chris Marker et son Joli Mai, Johan van der Keuken et son Face Value, Peter Mettler et son Gambling, Gods and LSD ou encore Stefano Savona et son Tahrir, Place de la Libération, pour cerner la question centrale mais pas véritablement abordée ici de l’espace/temps dégagé du flux brut du quotidien.

Les images de Paris la nuit qui ouvrent le film restent convenues et complaisantes, avec leur point de vue clipé, mais une forte idée donne quelques élans au film. La sonate La Follia d’Antonio Vivaldi suggère l’ambition lyrique du film ; ses rythmes baroques empressés et ses respirations alanguies sont en dialogue diachronique stimulant avec l’aujourd’hui des rencontres, ils aménagent des espaces distanciés, hélas trop brefs, d’émotion et de réflexion. Mais il convient de garder à l’esprit ces personnages magnifiques qui distinguent la haine du feu qui brûle en eux, et en appellent à la lecture des livres : il faut aller dans les bibliothèques, là où on l’on cultive le savoir nécessaire aux outils intellectuels et imaginaires dont les lendemains qui chantent ont besoin en urgence. Leur attente impatiente de livres de référence est faite d’une exigence généreuse, de celle à faire valoir également à l’endroit de films dont le besoin est tout autant urgent. 

 
 

First published: April 09, 2019

L’époque | Film | Matthieu Bareyre | FR 2018 | 94’ | Locarno Film Festival 2018, Cinéma Spoutnik Genève

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