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Le pays

Le pays

[…] Ainsi, ce n’est que par l’exercice de l’imagination que l’on peut retracer la trajectoire d’une goutte d’eau. Il en va de même du «Pays», œuvre profondément lacustre, qui, comme ses protagonistes, n’a de racines qu’imaginaires.

[…] Comme pour nous ramener sur la terre ferme, des photographies qui évoquent l’enfance des deux personnages. C’est le genre de souvenirs qui permettent de nourrir des fictions. L’Ailleurs s’ancre alors dans un temps révolu.

Les rives lémaniques semblent fatalement vouées à l’expression d’un irrésistible sentiment de mélancolie. Voir la Lettre aux Lémaniques de Matthias Zschokke, qui explique peut-être cela. L’hiver est rude quand souffle la bise, les membres s’engourdissent sous le froid, le paysage plonge parfois sous une brume épaisse qui soustrait l’autre rive à notre regard. Infini lacustre, paysages de fin ou de début du monde. Dans certains films, Jean-Luc Godard a bien su mettre cela en image. Je pense notamment à Autoportrait de décembre (1994).

Ces quelques lignes pour dresser un aperçu sommaire du registre sensible dans laquelle Le pays, poème lémanique, vient puiser ses racines esthétiques. Exercice somme toute assez vain, puisque rien ne s’enracine profondément sous les eaux du lac, hormis peut-être quelques algues, tandis qu’à la surface les vagues sont prises dans un mouvement de perpétuel recommencement. Ainsi, ce n’est que par l’exercice de l’imagination que l’on peut retracer la trajectoire d’une goutte d’eau. Il en va de même du Pays, œuvre profondément lacustre, qui, comme ses protagonistes, n’a de racines qu’imaginaires. On se sent alors maladroit comme critique, à essayer de baliser l’émergence du nouveau à travers quelques références qui racontent notre histoire de spectateur plutôt que celle de l’œuvre dont on s’efforce de rendre compte.

Plongeon raté dans l’entreprise critique ; ce que l’on appelle faire un plat. Il faut s’élancer depuis un autre ponton : faire justice à l’œuvre non pas en convoquant l’archipel de textes et d’images auxquels elle m’a fait penser après coup, mais en partant du flou initial dans lequel elle m’a plongé. En regardant Le pays, j’oubliai précisément toute la matière d’images et de sons qui l’avaient précédé. C’est d’ailleurs l’une des vertus que l’on attribue à l’eau : nous faire vivre l’expérience de l’oubli : le Léman comme nouveau Lethé.

Nouveau départ, nouveau geste critique. Partir cette fois des images elles-mêmes, de leur matérialité affirmée. Lucien Monot filme le Léman comme un paysage de rêve, en 16 mm. Deux hommes sur un bateau, en proie à une vague nostalgie de la terre d’où viennent leurs familles respectives : la Palestine pour l’un, la Colombie pour l’autre. Ils apprennent à se connaître, sans échanger beaucoup de paroles. Un jour, l’un des deux décide de quitter l’équipage, pour partir, dit-il, sans qu’on sache jamais où — ce qui, à vrai dire, n’a guère d’importance. Tout baigne dans une atmosphère étonnamment irréelle : la parole se délie du mouvement des lèvres des personnages, comme si le son habitait un autre espace que l’image. Réalité scindée en deux parties dont on chercherait en vain le point de rencontre. Ici, le cinéma ne colle au réel que pour mieux s’en éloigner.

Au cœur de l’œuvre, il y a donc ce geste : filmer les paysages lémaniques en hiver, capter leur atmosphère onirique, leur beauté parfois triste. Deux sommets alpins pointent comme une paire de seins. La matière aquatique s’imprime sur la pellicule, matière d’images et de songes à la fois. Chady et David rêvent de partir, de retrouver un lieu qui n’a sans doute jamais existé : celui des origines. Le lac devient alors le support fantasmatique sur lequel projeter un Ailleurs, à l’instar de ces affiches d’agence de voyages filmées de nuit. Ailleurs qu’on ne sait toutefois où situer. En Corée peut-être, là où aimerait aller la jeune fille que garde Chady un soir, dont les murs de la chambre sont recouverts de photographies d’icônes de K-pop ? La quête de racines ne s’avère être rien d’autre qu’un mirage. Comment saurait-il en être autrement sur la surface aquatique du Léman, où toute réalité devient liquide et flottante ? Comme pour nous ramener sur la terre ferme, des photographies qui évoquent l’enfance des deux personnages. C’est le genre de souvenirs qui permettent de nourrir des fictions. L’Ailleurs s’ancre alors dans un temps révolu. La fixité des images photographiques joue contre le flottement des eaux.

À un moment, il y a une séquence de rêve. Cela se passe autrefois, en temps de guerre, loin du lac. Des soldats égarés, plus beaux les uns que les autres. Une révolution qui gronde au loin. Un roi seul dans son château, en proie au mal du pays. L’exil et le royaume. Puis, plus tard, un conte, lu à voix haute par une fillette. Encore une histoire d’exil. Il est question de nostalgie des eaux profondes. Un pêcheur est emmené dans le royaume des Océans. Sa terre natale lui manque. De retour sur la terre ferme, il se rend compte que le monde qu’il a connu n’existe plus. Trois cents ans ont passé. Le cœur lourd, il en vient à regretter le royaume des Océans. Suit une image de Chady, seul sur le pont du bateau, pris entre deux rives. Le lac est devenu le pays imaginaire de son exil. Qui avait jamais filmé le Léman ainsi ?

 

First published: February 07, 2020

Le pays | Film | Lucien Monot | FR-CH 2019 | 45’ | Visions du Réel Nyon 2019, Solothurner Filmtage 2020

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