Le lac

[…] Ce voilier, que Fabrice Aragno a acquis en 2016 et dans lequel il a bercé contre certains vents contraires ce film grave et étrangement serein, est une maison-cinéma dans laquelle, même au cœur des immobilismes des productions audiovisuelles et à cause d’elles, il faut virer de bord et essayer encore et toujours de raconter les lumières secrètes et émouvantes de la vie des gens et de la vie du cinéma.

Text: Jean Perret

De la vertu des discontinuités

« Je serais incapable de faire un truc scénarisé, par exemple. Et ce n’est pas de la posture. Je suis vraiment comme ça. » (Entretien avec Pascal Gavillet, 24 Heures, 15 août 2025)

Le Lac propose d’emblée une très roborative provocation pour celui ou celle qui souhaiterait en raconter l’histoire. Car il n’y a pas d’histoire au sens de la plupart des films sélectionnés au Festival de Locarno, par exemple. On les connaît bien, ces films clé en main. Le récit ici est tricoté de fils de laine, de lin, de soie sans qu’ils forment un unique fil rouge. L’indispensable guide qui prend par la main la spectatrice et le spectateur n’est pas donné. Risque de noyade ?

Fabrice Aragno nous emmène en bateau à voile sur le lac Léman ! Ce premier long métrage trace au vent arrière, de travers, au petit largue et tout autant au près serré, des routes au cours d’une régate de plusieurs jours, certes. Mais l’univers temporel que le film organise excède cette durée sportive en incluant des variations répondant à d’autres expériences du temps, saisonnier et psychologique.

Un navigateur expérimenté, interprété par Bernard Stamm, skyper professionnel suisse et acteur de circonstance, et une femme, compagne de bord qu’incarne l’actrice française Clotilde Couteau, sont murés dans un silence de dialogues au sein d’un ensemble sonore qui décline tous les états de la nature en prise avec le lac. Ils naviguent, agissent et réagissent aux circonstances imposées en un huis clos ouvert aux quatre vents. Des moments intenses, éviter une collision, abattre une voile, empanner, virer de bord, jouer avec finesse des écoutes, drisses et autres bouts, sont suivis d’accalmies. Le lac est d’huile, les voiles faseillent, la symphonie des sons est rendue à des clapotis.

Le film a le talent de décomposer la linéarité d’un possible récit. Le montage est déterminant afin de construire des discontinuités. La vertu du montage, émancipé des règles des enchaînements attendus, est signé avec une remarquable vigueur par Chloé Andradaki aux côtés du cinéaste. Il y a des coupes formidables, paravent face aux complaisances narratives ! Ainsi, le film est orchestré par différentes temporalités aménagées avec une rigueur poétique faite de ruptures, de crispations quand le danger de la navigation met en péril l’équipage et de rémissions quand les airs lui fait grâce. Mais ce sont autant les paysages lacustres, les ciels aux infinies beautés, parfois abruptement différents, qui paraissent témoigner des états de méditation de l’homme et de la femme. C’est l’accomplissement fragile, jamais décoratif, des images filmées par Joseph Areddy, Maxime Raymond, Solane Mercier et Fabrice Aragno qui sont à la manœuvre pour induire les gestes de ce voyage et progressivement suggérer de riches métaphores. Aucune musique ne vient les parasiter, tant la partition sonore à partir des précieux enregistrements de Léa Célestine Bernasconi et toujours de Fabrice Aragno, développe et module un univers sonore en symbiose intime et contrasté avec les images.

Que se passe-t-il avec la femme et l’homme, qui n’échangent que quelques rares mots au cours du périple ? Le silence les isole l’un de l’autre alors qu’ils coexistent sur un espace exigu. Lui plonge seul sous le voilier pour libérer le gouvernail d’algues invasives, elle est hissée seule le long du mât pour une réparation à sa tête. Tout est en bas et au plus haut de l’embarcation, qu’ils ne quittent jamais, sinon au début du film. Ils voyagent en train pour se rendre au port. Quelques gestes de tendresse restent en suspens. Ensuite, c’est depuis le voilier et qu’à partir de lui que des scènes sont observées sur les rives du lac. La vie des autres, un père joue avec sa petite fille, un couple s’embrasse amoureusement, des amis sont en fête autour d’un feu de bois…

Mais à essayer de tenir à l’esprit les fragments du Lac, on sait avoir vu quelques moments particulièrement énigmatiques. La fenêtre allumée d’une grande maison perce la nuit noire. Dans cette bâtisse, l’homme et la femme se tiennent séparément dans la pénombre de deux chambres. Montage cut, effet de surprise. Le couple est allongé et enlacé tendrement au soleil dévoilé par des nuages. Soudain, un ballon rouge à damier noir entre dans l’image, traverse la pelouse, s’immobilise. On ne saura jamais à qui l’homme le renvoie. Le cadre est fixe, le ballon est venu d’un autre monde. L’évidence de ce plan ne peut bien entendu appeler un contrechamp.

C’est par l’apparente désorganisation des séquences et de ses fragments que Fabrice Aragno échafaude une autre narration, relevant d’un régime poétique d’associations et de dissociations. Cette démarche ne claudique d’aucune sorte, tant elle cherche et trouve, en prenant de beaux risques, d’autres articulations du récit. Faire autrement du cinéma, c’est la réussite du Lac, raconter différemment une histoire faite de plusieurs histoires, est un bienfait, à l’endroit de l’intelligence et la sensibilité du public.

Aux temporalités de la course à voile qui n’a aucun intérêt majeur, du cycle des saisons télescopées, des états d’âme énigmatiques des personnages conjugués aux humeurs parfois tonitruantes de la météorologie, il nous revient d’imaginer un hypothétique métarécit, fait de nos histoires intimes, de nos tristesses et joies, de nos deuils et enthousiasmes, de nos solitudes et désirs d’harmonie. Ce voilier, que Fabrice Aragno a acquis en 2016 et dans lequel il a bercé contre certains vents contraires ce film grave et étrangement serein, est une maison-cinéma dans laquelle, même au cœur des immobilismes des productions audiovisuelles et à cause d’elles, il faut virer de bord et essayer encore et toujours de raconter les lumières secrètes et émouvantes de la vie des gens et de la vie du cinéma. Essayer de « percevoir pourtant la voix de cette vie dans le grondement des flots, dans le souffle du vent, dans la fuite des nuages, dans le cri solitaire des oiseaux. » (Heinrich von Kleist, cité à la fin du film)

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Screenings at the Solothurner Filmtage 2026

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Le lac | Film | Fabrice Aragno | CH 2025 | 75’ | Locarno Film Festival 2025 | CH-Distribution : Adok Films

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First published: August 24, 2025