Le chantier

[…] « Le chantier » est du vrai cinéma, où les pauses, les gestes, les sons, les cadres et les raccords parlent beaucoup plus que les paroles.

Ça tape, ça bâtit, dans « le chantier » proche de l’Opéra de Paris. Le vieil Opéra Gaumont se renouvelle, pour devenir un nouveau temple du cinéma. Le projet est d’envergure : c’est Renzo Piano lui-même – star célèbre et célébrée de l’architecture – qui y projette de la lumière depuis le ciel de la cour. Un couloir de vitres en forme de cône éclaircit le cœur d’un bâtiment qui abrite ce qu’on nomme encore la salle obscure. Et le suivi documentaire des travaux permet à Jean-Stéphane Bron d’éclairer les coulisses et les vicissitudes d’une construction qui est également une pensée et une vision du cinéma et de son architecture.

Ça tape dans Le chantier et, surtout, ça parle, ça négocie dans la cour qui est également la cour du « roi Seydoux », peut-être le plus puissant entrepreneur du cinéma en France. À l’époque où le cinéma des salles obscures absorbe seulement le 7 % des spectateur.rices contemporain.es d’images en mouvement, Monsieur Seydoux pense bien de relancer l’expérience de la salle de cinéma sous le signe du confort et du luxe, avec le souhait qu’elle puisse tracter le système cinéma vers le devant. Il s’agit de repenser l’expérience de la salle en tant qu’extraordinaire : à 25 euros par séance, le cinéma se réinvente une place à côté du théâtre ou des concerts de musique. Une bonne idée ? Un développement inévitable ? La recette de survie pour un cinéma en crise permanente ?

Jean-Stéphane Bron ne semble pas discuter le sujet, mais plutôt le montrer dans sa vérité concrète : cette vision du cinéma coûte, elle nécessite une véritable puissance économique. Et il s’agit d’une vision bien lointaine de celle du cinéma populaire, que le réalisateur va bien dénicher en suivant les ouvriers du bâtiment jusqu’à leur banlieue et ses salles de quartier. Là, Bron se fait plaisir à filmer les yeux émerveillés de ses spectateur.rices, à filmer le cinéma vécu. Ce contrepoint populaire est bel et bien un commentaire parlant, un argument qui semble placer Bron d’un côté bien précis du débat autour du cinéma (du futur) en tant que divertissement de luxe. Et si le véritable moteur du cinéma résidait, encore et toujours, du côté des banlieues ?

Par son montage raffiné et souvent syncopé, voire « dynamique » (Julie Lena), Le chantier sait rayonner, au sens que le chantier devient un nœud architectural aux multiples ramifications sociétales. Dans l’organisation d’un travail qui rassemble des compétences de haut niveau, nous touchons non seulement à la complexité d’une rénovation ambitieuse, mais surtout aux enjeux déontologiques du travail. L’organisation du travail devient ainsi le symptôme et la révélation d’une organisation sociétale assez verticale, où ce sont les visions d’un Renzo Piano dans sa villa à la mer ou d’un Monsieur Seydoux sur un yacht qui importent, en déclenchant une cascade de décisions et de défis auxquels tout.es les autres sont au service. Et nous, nous sommes partagés en regardant cette verticalité, entre l’intérêt de garder une dimension visionnaire, et non purement fonctionnelle, pour les projets architecturaux, urbains et sociétaux, et le doute que tout cela ne soit pas que l’expression des caprices d’un fortuné. Certes, face aux cuvettes de toilette sculptées en marbre ou face aux finitions dorées du hall, on a le droit de se demander si le chic selon Monsieur Seydoux n’est pas finalement simplement une exploration du kitch de masse…

Quelle vision du cinéma est la nôtre ? Avec cette observation du chantier parisien, Jean-Stéphane Bron exprime sa vision à lui, tout d’abord par la forme de son film, c’est-à-dire par l’exemple d’un cinéma sans rhétorique, dont l’efficacité dépend de l’usage parfaitement maîtrisé de ses ingrédients, justement, cinématographiques. Dans cette fraîcheur artisanale, au-delà du montage déjà mentionné, il faut aussi rappeler la caméra en état de grâce de Blaise Harrison, dont la force photographique demeure dans l’intelligent travail sur les détails. Le chantier est du vrai cinéma, où les pauses, les gestes, les sons, les cadres et les raccords parlent beaucoup plus que les paroles. Un cinéma de petites touches et de quelques gifles expressives, qui laissent aux spectateur.rices une belle marge de pensée. Face à ce projet parisien de cinéma-monument – qui sait être visionnaire ou décadent – le cinéma de Jean-Stéphane Bron est une valeur sûre. Peut-être, discrètement, une vengeance, une vengeance à la saveur populaire. 

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Screenings at the Solothurner Filmtage 2026 

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Le chantier | Film | Jean-Stéphane Bron | CH-FR 2025 | 94’ | Locarno Film Festival 2025, Solothurner Filmtage 2026 | CH-Distribution: Pathé

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First published: January 21, 2026