La voix du troupeau
[…] « La voix du troupeau » nous rappelle la nécessité de demeurer attentif·tive.s au vivant. Écouter la voix du « troupeau », humain, animal, végétal et minéral, c’est penser une coexistence fondée sur le respect et le lien qui nous unit.
[…] Joulaud et Roux parviennent avec beauté et une rare justesse à révéler ainsi une vie bien inscrite dans le réel, traversée par un regard d’une limpidité et d’une poésie uniques.
Text: Kim Figuerola
« Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut […] observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l’idée qui la dirige est d’une générosité sans exemple, […] qu’elle n’a cherché de récompense nulle part […] et [qu’elle] ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors […| devant un caractère inoubliable » Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres (1953)
Comme Marco dans Pare Visio (2018), que Matthias Joulaud et Lucien Roux définissaient en s’appuyant sur la figure du berger Elzéard Bouffier dans la citation de Jean Giono, Didier Delorme – remarquablement mis en lumière dans La voix du troupeau – est aussi un être qui se distingue par son rapport singulier au monde. Façonné par ses propres modes de perception, en marge des cadres habituels de communication, Didier manifeste une hypersensibilité à travers son corps et son lien étroit avec toutes les formes de vie, révélant de ce fait une conscience particulièrement intuitive qui s’exprime dans ses actes plutôt que dans les mots.
De la rencontre entre Didier et les deux jeunes cinéastes, en 2015, jusqu’à l’émergence de leur dernier documentaire, plusieurs années se sont écoulées. Pourtant, c’est durant le confinement, lors d’un séjour de trois mois à Lavigerie – hameau niché au pied du volcan du Puy Mary dans le département du Cantal – que le projet d’un film se précise. Caméra à l’épaule, des images sont réalisées pour rendre compte du quotidien de cet homme sourd de naissance qui n’a jamais appris à lire, à écrire, ni à parler la langue des signes. Marquée par un dur labeur, sa vie prend sens grâce à l’aide qu’il apporte aux autres, à la place qu’il occupe au sein de la famille Maury, ainsi que dans le village.
Enfant d’agriculteur·rice·s, doté d’une finesse d’observation et d’une sensibilité peu commune, Didier peut par un bref contact, pressentir la mise-bas d’une vache ou détecter une anomalie dans un cheptel. Cette acuité tactile est d’ailleurs mise en valeur dès le début du film avec un plan serré de ses mains caressant le pelage d’un animal. Des mains avec lesquelles il exprime, par des « gestes simples et universels », ses pensées et ses émotions ; son regard, tantôt rêveur, tantôt empreint de tristesse, quand il évoque son frère aimé Claude, disparu – ou les vaches atteintes de rhinotrachéite infectieuse bovine amenées à l’abattoir –, est comme une brèche poétique vers l’intraduisible.
Le cinéma relationnel de Joulaud et Roux, tel qu’ils le désignent eux-mêmes, naît avant tout de relations, précisément. Loin d’être un sujet d’étude, Didier a pris part à la construction du film, et y a ainsi trouvé une véritable voix. Une voix symbolisée par les plans fixes des mots écrits à la craie sur une petite ardoise scolaire, comme s’il rejouait un apprentissage qui n’avait pas pu avoir lieu plus tôt. Pour les réalisateurs, Didier – placé en position d’enseignant assis sur une chaise face caméra – nous ouvre à un langage en actes qui dépasse les structures institutionnelles : un renversement des rôles et du système dominant du savoir.
Un renversement visuel qui s’opère également par l’usage de la caméra thermique – outil à dimension métaphorique –, offrant un regard autre sur l’espace intérieur de Didier et les paysages auvergnats. Joulaud et Roux mobilisent ainsi le médium comme une plume « calligraphique » faisant surgir des « pictogrammes » noirs sur fonds blancs enneigés : « un moyen de détourer les êtres vivants et de les intégrer dans des compositions plus oniriques », pour reprendre leurs mots. Dans cette même intention, la musique de Yatoni Roy Cantu – déjà collaborateur sur Ramboy (2022) – et les chants de Sylvie Klijn s’inspirent des sons de la nature et des monosyllabes, comme « ba », prononcés par Didier (surnommé Baba, par ailleurs), en tant que substrat sensoriel de ses rêves et de tous les êtres qui peuplent sa vie.
Des éclats d’yeux de biches saisis dans une nuit étoilée – rappelant certaines séquences de La Citadelle (2023) –, des nuages se faufilant dans l’infini céleste, du vent dans les herbes sauvages : La voix du troupeau nous rappelle la nécessité de demeurer attentif·tive.s au vivant. Écouter la voix du « troupeau », humain, animal, végétal et minéral, c’est penser une coexistence fondée sur le respect et le lien qui nous unit. Didier, « caractère inoubliable » par sa générosité et sa grande sensibilité, en esquisse une manière d’être au monde. Joulaud et Roux parviennent avec beauté et une rare justesse à révéler ainsi une vie bien inscrite dans le réel, traversée par un regard d’une limpidité et d’une poésie uniques.
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Info
La voix du troupeau | Film | Matthias Joulaud, Lucien Roux | CH-FR 2026 | 79’ | Visions du Réel Nyon 2026
First published: May 02, 2026