La ilusión de un verano sin fin

[…] C’est devant la force du style photographique que «La ilusión de un verano sin fin» ouvre de nouvelles voies expressives et expérientielles, plus libres, accueillant les imperfections et les accidents.

[…] La vie ne nous offre pas de fondus au noir avant d’être terminée pour de bon, mais s’il y a une prochaine étape qui s'ensuit dans l’âge adulte, c’est le retour au passé – impossible dans la réalité, mais possible, virtuellement, par les images.

« C’est un peu comme Boyhood, mais avec deux filles » : à Locarno, c’est de cette manière que l’on entend les gens parler de La ilusión de un verano sin fin, premier long-métrage d’Alessandra Sanguinetti, qui a gagné le Léopard d’or de la compétition Cineasti del presente. Du fait de l’étendue temporelle du film, qui couvre à peu près vingt-cinq ans de la vie de ses sujets – en l’occurrence Guille et Beli, deux cousines qui habitent dans l’Argentine rurale –, il n’y a rien d’étonnant dans cette comparaison, jusqu’à ce que l’on regarde le film et découvre à quel point elle reste approximative et superficielle.

Que la démarche d’un cinéaste soit de la nature de la fiction ou du documentaire, comme c’est le cas d'El príncipe de Nanawa (2025), le fait même de suivre la vie d’une ou de plusieurs personnes dans toute sa longueur et sa profondeur peut souvent faire penser que des sentiments d’admiration, ou du moins de fascination, sont implicites à l’expérience du visionnage. Comme si le concept du film, et les efforts des personnes qui y sont impliquées – qu’elles soient devant ou derrière la caméra – prévalaient toujours sur tout ce que le film réussit ou pas à faire par rapport à ses ambitions conceptuelles et artistiques. Si la fascination est le sentiment le plus courant que l’on peut supposer éprouver devant ces films-fleuves, le scepticisme à l’égard du risque de voyeurisme qu’ils courent n’en est pas moins pertinent. En effet, en regardant ces films, il est impossible de ne pas réfléchir aux dynamiques hiérarchiques qui se forment inévitablement à travers les différences d’âge, de genre ou de classe, entre celles et ceux qui tiennent la caméra et celles et ceux vers lesquels cette dernière est dirigée. La démarche de Sanguinetti n'est pas à l'abri de ces questionnements – comme probablement aucun film du même genre –, mais ses mérites résident moins dans ses efforts pour dépasser ces tensions que dans sa décision de se laisser complètement porter tant par les répétitions et les cycles, que par la spontanéité et les imprévus, plutôt que de chercher à les contrôler.

Pour autant, chez Sanguinetti, la quête de maîtrise de l’image transparaît dans ses œuvres photographiques, qui constituent en quelque sorte le point de départ de son film. La réalisatrice, à la base photographe – et pas n’importe laquelle, puisqu'elle est membre de Magnum Photos –, photographiait les cousines depuis leur enfance, à peu près depuis le même âge qu’elles ont au début du film. Elle a exposé ses photographies dans de nombreuses institutions et en a conçu trois monographies. Les photos partagent le même univers visuel et le même imaginaire que le film, avec le paysage rural d’Argentine en toile de fond. On y retrouve d'abord les jeux d’enfants comme une performance qui s’ouvre à l’imaginaire et au domaine de la fantaisie à travers les costumes et les gestes. Puis, à mesure que les filles grandissent, la réalité des responsabilités de l’âge adulte, particulièrement réservées aux femmes, commence à envahir le champ, laissant très peu d’espace à la magie des possibilités futures qui leur avaient été promises dans leur enfance. En regardant les images photographiques dont Sanguinetti inclut quelques-unes dans son film, on ressent la puissance de l’artifice stylistique par à travers l’éclairage très vif, les contrastes créés par les ombres et les couleurs très intenses. Devant les photos, on a moins l’impression que ces moments sont arrachés à la course du réel que celle de la réalité est arrangée et construite au service des photos que Sanguinetti allait réaliser.

Caméra comme camarade de jeu

C’est devant la force du style photographique que La ilusión de un verano sin fin ouvre de nouvelles voies expressives et expérientielles, plus libres, accueillant les imperfections et les accidents. Le fait que le dispositif filmique n’ait pas été considéré comme la forme ultime que prendrait sa démarche a sans doute joué dans cette impression de liberté, qui se traduit par une liberté d’intention, ou plutôt comme le fait d’être libre d’intention, à la différence d’une photo qui s’impose justement comme l'indice matériel d’une intention.

Les images pauvres du dispositif vidéographique connotent surtout la sphère de l’intime et la familiarité à laquelle Sanguinetti – que l'on entend être appelée « Ale » par les filles – fait partie jusqu’à un certain degré. C’est l’horizontalité des home movies qui prévaut ici, surtout dans la longue première partie centrée sur l’enfance des deux filles, où Ale semble participer à leurs performances, danses, balades et rêveries dans le champ comme une camarade de jeu. À travers ces vignettes, le film présente certes une vision des communautés rurales en Argentine, en mettant en scène le quotidien de la vie fermière, mais il fait tout sauf de la sociologie. C’est précisément pour cette raison qu’on ressent une proximité avec les filles, se plaçant un peu, nous aussi, comme leur camarade de jeu.

L’âge de la première enfance et de l’adolescence nous paraît d'autant plus proche par l’impression temporelle qu’il suscite en nous, laquelle est très spécifique à ces âges où les grands changements restent très lointains et où la vie s'inscrit dans un cycle paisible, dans l’assurance, certes illusoire, comme le titre du film l’indique, que tout ce qui existe dans notre vie à ce moment continuera toujours d'exister. Et ce sentiment est si rassurant, si familier, que lorsque les filles grandissent et que les ellipses nous dévoilent les changements dans leurs vies, nous nous sentons tout aussi bouleversés et émus par la cruauté du temps.

Illusions perdues, illusions retrouvées

Nous savons tous au fond que les rêves idéalistes de l’enfance seront brisés – car les nôtres aussi ont été brisés à un moment –, mais voir Guille et Beli tomber enceintes avant d’avoir 20 ans, fonder une famille et s’éloigner l’une de l’autre nous frappe tout de même. Il est inutile de se demander pourquoi – et le film ne cherche pas à y répondre non plus –, la vie advient, c’est aussi simple que ça. Nous ignorons si Sanguinetti avait autant d’images de cette période que de leur enfance et qu'elle a choisi de ne pas les utiliser, en marquant leur passage à l’âge adulte par des ellipses ; ou bien si les filles et leur Ale ont fini par s’éloigner aussi. Le temps nous fait sentir encore plus sa cruauté en nous rappelant que les grands bouleversements existent eux aussi dans les cycles : c’est ce qui se passe lorsque les enfants de Guille et Beli commencent à grandir, leur présence dans le champ faisant écho de façon distante à celle de leurs mères, préservées désormais dans la mémoire des images.

Il ne faut cependant pas prendre cet abandon à la logique du temps comme le modus operandi du film : Sanguinetti ne laisse pas le film en roue libre totale, et s’il faut parler d’une intention, celle-ci se fait sans doute ressentir dans le dernier chapitre du film, qui réunit les filles et déclenche de nouveau le jeu et les rêves. Ce n’est pas par hasard que cette intention se manifeste à travers une séance photographique, pour laquelle les deux femmes voyagent à Paris ensemble et portent des costumes de haute couture dont elles se souviendront, à leur retour, avec allégresse et rire en regardant leurs propres images dans la revue.

« Et ils vécurent heureux pour toujours » n’existe que dans les contes de fées, dont le cinéma est l’une des formes modernes. Mais que signifie au juste une fin heureuse dans la vie ? Quel moment privilégier qui porterait la promesse d’une fin convaincante et rassurante ? Par les rapports aussi directs qu’il établit avec la vie, ces questions auront sans doute traversé l’esprit de la réalisatrice de La ilusión de un verano sin fin. La vie ne nous offre pas de fondus au noir avant d’être terminée pour de bon, mais s’il y a une prochaine étape qui s'ensuit dans l’âge adulte, c’est le retour au passé – impossible dans la réalité, mais possible, virtuellement, par les images. C’est à ce point que nous nous trouvons, la plupart d’entre nous, y compris Guille, Beli et Ale, nous sommes tournés vers les images du passé, et nous resterons encore un peu ici. En attendant notre fondu au noir.

Info

La ilusión de un verano sin fin | Film | Alessandra Sanguinetti | ARG-USA 2026 | 94’ | Pardo d’oro Cinéasti del presente at Locarno Film Festival 2026

More Info 

First published: August 25, 2026