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La belle surprise des Journées de Soleure

La belle surprise des Journées de Soleure

[…] il y a bien un « autre » cinéma suisse, une « autre » façon de faire du cinéma, peut-être une « autre » génération de cinéastes.

[…] il n’arrive pas souvent, en Suisse, de se retrouver face à un tel concentré de plaisir de cinéma, désir d’expression, courage d’aller jusqu’au but d’une vision qui n’a pas été cogitée pour être consensuelle.

Elle risque de passer inaperçue, la belle surprise de Soleure, cachée derrière les grandes petitesses livrées par les services du mauvais journalisme, trop occupé avec les petits égos du cinéma et les petites controverses d’une pandémie au visage flou. Mais si on laisse primer la curiosité pour les films contre la paranoïa politique, l’on sortira des Journées de Soleure (2022) avec une bonne nouvelle : il y a bien un « autre » cinéma suisse, une « autre » façon de faire du cinéma, peut-être une « autre » génération de cinéastes – et je me limiterai ici aux long-métrages produits récemment. Autre par rapport à quoi ? Par rapport à une tradition solide de petits documentaires bien faits, surtout informatifs, de dénonciation, ou bien intimistes, dont je me demande souvent s’ils sont vraiment à la hauteur du grand écran ; et par rapport aux quelques drames bien joués, mais si sages dans leurs propos qu’ils restent timides, pâles.

Parlons des films

Et voilà quelques titres (en orange links aux articles publiés sur FILMEXPLORER) – dont certains pourraient estimer qu’il serait prudent de les ranger parmi les mentions d’encouragement, mais que je veux pour ma part élever au statut d’hymne pour un autre cinéma suisse :

PAS DE DEUX – pétillant de talent, signé Élie Aufseesser, gagnant de la section Opera prima (selon un jury de grande qualité) ;
LUX – intelligent voyage dans l’absurdité du réel, de Mateo Ybarra et Raphaël Dubach ;
DAS MADDOCK MANIFEST – trip solipsiste et métaphysique sur le désir, de Dimitri Stapfer ;
FORMA DEL PRIMO MOVIMENTO – un éveil des sens pour laisser résonner l’Autre, de Tommaso Donati ;
MOMENTUM – un film tout sensuellement suspendu, par fidélité à son sujet, d’Edwin Charmillot ;
YOUTH TOPIA – divertissement intelligent et visionnaire, de Dennis Stormer ;
CHROMA – à la rigueur obsessive et contagieuse, de Jean-Laurent Chautems.

Un concentré inattendu

En bon critique, je pourrais souligner quelques défauts, ici et là ; oui, il ne s’agit pas toujours d’œuvres parfaites. Cela dit, il n’arrive pas souvent, en Suisse, de se retrouver face à un tel concentré de plaisir de cinéma, désir d’expression, courage d’aller jusqu’au but d’une vision qui n’a pas été cogitée pour être consensuelle (un bienfait du lockdown ?) – comme il est clairement le cas, aussi, pour WER HAT DIE KONFITÜRE GEKLAUT? (Cyrill Oberholzer), NOSTROMO (Fisnik Maxville) ou le simple mais authentique WARTEN AUF DIE WELT (Ralph Etter, Rouven Rech). Un concentré qui est bien renforcé par le goût explorateur d’INDOCAM (d’Alexander Hahn) et des compagnons d’aventure étrangers des films mentionnés, où la dimension performative confère une énergie extraordinaire à la matière filmique : THÉO ET LE MÉTAMORPHOSES (Damien Odoul), MOTHER LODE (Matteo Tortone), HAZTE DIOS (Anne Lise Michoud).

Appelons-le cinéma indépendant

…au sens littéral d’indépendant par rapport à un système de production suisse certainement agile, non industriel, mais quand même si bien huilé et quelque fois si peu courageux qu’il se sent obligé de toujours arrondir les angles de ses films au service d’un publique tutti i gusti – et sous le contrôle bienveillant de la grande mère, la télévision suisse. Alors disons bravo aux producteurs – et auto-producteurs – de ces films !

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En réalité, même du côté du documentaire aux formats plus traditionnels, l’édition 2022 des Journées de Soleure a pu rassembler des œuvres de grande force, d’ailleurs réalisées par des auteurs.rices souvent très jeunes : DIDA de Nikola Ilic et Corina Schwingruber Ilic, AYA de Thomas Szczepanski et Lorenzo Valmontone, APENAS EL SOL d’Arami Ullón, À CIEL OUVERT de Charlie Petersmann, TAMING THE GARDEN de Salomé Jashi, THE MUSHROOM SPEAKS de Marion Neumann, OSTROV – LOST ISLAND de Laurent Stoop et Svetlana Rodina (ensemble avec la co-production suisse GUERRA E PACE de Massimo D’Anolfi et Martina Parenti). Et on peut continuer avec Way Beyond de Pauline Julier, L’art du silence de Maurizius Staerkle Drux, Loving Highsmith d’Eva Vitija, (Im)mortels de Lila Ribi, Menschenskind! de Marina Belobrovaja, The Bubble de Valerie Blankenbyl ou Pushing Boundaries de Lesia Kordonets.

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Or, le fil rouge de la jeune génération se prolonge à travers des fictions narratives mûres qui, avec leurs succès internationaux, ont fait connaître un nouveau visage du cinéma suisse : WET SAND d’Elene Naveriani (gagnant du Prix de Soleure), OLGA d’Élie Grappe, ZAHORI de Mari Alessandrini, AZOR d’Andreas Fontana – bien accompagnés par la co-production suisso-kosovare d’HIVE de Blerta Basholli. Autant de jeunes étoiles qui brillent autour de cette lune qu’est la fiction documentaire de Fred Baillif, LA MIF, et le grand soleil qu’est – dulcis in fundo – l’œuvre magistrale des frères Ramon et Silvan Zürcher, DAS MÄDCHEN UND DIE SPINNE !

Coda : Presque (Alexandre Jollien, Bernard Campan) a été un Prix du public très bien mérité, avec lequel seulement la co-production suisso-française Madeleine Collins (Antoine Barraud) aurait pu rivaliser.

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Voilà des bonnes nouvelles pour commencer l’année cinématographique, voilà des titres qui méritent ce magnifique (et cher) dispositif qu’est la salle de cinéma – si un jour il faut choisir de réduire les projections en salle, sous la pression de l’alternative numérique, voilà une liste qui, à mes yeux, ferait sens – voilà trois regroupements de films qui permettent de voir ce que j’appellerais une « qualité cinématographique » et/ou des films qui ont envie de bousculer les formes traditionnelles, voilà les films de mes Journées de Soleure idéales : une belle surprise.

Et je crois qu’il faut annoncer cette belle surprise de Soleure, car ces films – et surtout la tendance qu’ils semblent décrire, dont le système du cinéma suisse devrait savoir profiter – risquent autrement de passer inaperçus ou confondus dans la grande caisse festivalière du Panorama : une vitrine si attentive au consensus démocratique qu’elle n’ose pas façonner son programme au-delà de ses deux ou trois prix aux contours insaisissables (le Prix de Soleure, avec son « humanisme » et sa « pertinence sociale »…) et sans imagination. Je formule ainsi le souhait que les Journées de Soleure de demain sachent s’inspirer de ces films qui pensent le cinéma au grand écran et/ou osent prendre des risques, dans une attitude de proposition face au public. Car le public – thème fédérateur de l’édition 2022 des Journées de Soleure – a presque toujours raison, dans la mesure où, de temps en temps, il peut aussi donner raison aux propositions inattendues qui ne satisfont pas nécessairement ses besoins, mais plutôt sa curiosité – qu’elle soit de nouveau stimulée, excitée, cette curiosité !

First published: February 10, 2022

Journées de Soleure 2022 | Article | Giuseppe Di Salvatore

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