Khalissa Akadi, Solveig Carnajac | Naïma
[...] « On trouvait beau le parallèle entre la dureté de leur réalité et la magie, pour elle, de vivre entourée de gens qui font de la musique et d’avoir une famille élargie. Et tout ce qu’elle ne peut pas saisir encore, mais qu’elle comprendra plus tard quand elle retrouvera les cassettes et regardera les images. Elle se rendra compte que son père, qui était si joyeux avec elle, avait plein de préoccupations. »
Text: Eugénie Bouquet
Réalisé par Khalissa Akadi et Solveig Carnajac, Naïma nous plonge dans le regard d’une enfant filmant ses proches tourmentés par le système d’immigration suisse. Dans cette édition de New Voices, les deux cinéastes nous parlent de leur court métrage filmé à la Bolex, dans le cadre d’un atelier sur le thème des monstres.
Interview
Eugénie Bouquet (EB) : Khalissa et Solveig, merci de prendre le temps de répondre à cette interview. Pourriez-vous nous parler des origines de Naïma: était-elle votre première collaboration ? Comment est venue cette idée pour vous deux de travailler ensemble sur ce projet ?
Solveig Carnajac (SC) : Je crois qu’on avait les mêmes envies de traiter la caméra comme un outil qui prend une place dans le récit. Et on avait toutes les deux ces souvenirs des cassettes et des vidéos que nos parents faisaient quand on était petites. On voulait essayer de recréer une sorte de home movie à la Bolex. Et donc de là, on a créé ce binôme. Ensuite, on avait aussi certaines références cinématographiques en commun qui nous ont permis d’écrire le film. Il y a eu quelques points forts qui sont sortis : le home movie, le jazz… Et après, le reste est découlé un peu tout seul. Toutes les contraintes aussi de la Bolex — le son enregistré, le bruit de la caméra, le fait d’avoir peu de prises — on a essayé d’embrasser tout ça pour pouvoir en faire une fiction avec ces moyens-là.
EB : En termes de travail de caméra, comment avez-vous travaillé la caméra sur le tournage ?
SC : On a volontairement "mal filmé". Quand on se met dans la peau de Naïma qui filme son père, on se met à genoux. Et inversement, on pouvait se mettre sur une chaise pour la filmer. C’était assez intuitif. Sur le plateau, on était très peu : Khalissa et moi, en plus des comédiens. Il y avait cette économie de moyens qui faisait que le home movie s’y prêtait très bien. La lumière n’est pas toujours bonne, ce qui offre un peu plus de réalisme. Ce n’était pas facile pour autant, parce que c’était souvent trop clean, trop propre, pas assez crédible qu’une enfant filme.
EB : Une sorte de régression de compétence.
SC : Exactement. Comme pour le scénario d’ailleurs. On est arrivées avec un séquencier, avec des intentions qu’on voulait raconter dans chaque scène. Mais on donnait les répliques juste avant les scènes aux comédiens, qui ne sont d’ailleurs pas des comédiens professionnels. Pour la plupart, c’était la première fois qu’ils jouaient.
EB : Est-ce que vous pourriez nous parler de la sélection des comédiens ? Typiquement pour la comédienne qui joue Naïma, c’est toujours difficile de trouver des enfants qui jouent naturellement.
SC : C’était une recherche acharnée. Il y a très peu de parents qui acceptent que leurs enfants jouent dans des films, surtout des films étudiants. Ça ne donne pas forcément confiance. On a eu la chance de tomber sur une jeune maman qui avait des amis en commun avec nous et qui trouvait ça super chouette.
Khalissa Akadi (KA) : On est allées chez elle, on a fait connaissance de ses deux filles, on leur a parlé du film. Puis on leur a fait jouer quelques petites scènes avant de faire un choix. C’est le seul casting qu’on a fait. On a eu énormément de chance de tomber sur elles, parce qu’on n’a rencontré aucune autre jeune fille. Adam-Bailo Djalo était vraiment très à l’aise devant la caméra, sans aucune gêne. Donc le choix s’est fait assez naturellement.
EB : Est-ce que vous pourriez, s’il vous plaît, nous expliquer un peu quelles sont les spécificités de la Bolex que vous avez utilisée ?
SC : On a tourné à la pellicule, avec des bobines de seulement trois minutes. Et dans ces bobines de trois minutes, les prises faisaient maximum vingt-cinq secondes parce qu’on doit remonter le moteur à chaque fois. Donc la prise ne peut pas dépasser vingt-cinq secondes, ensuite le moteur se coupe automatiquement.
Et donc, pour ce film-là, on avait des prises de vingt-cinq secondes avec des bobines de trois minutes qu’il fallait changer à chaque fois. Au total, on pouvait filmer seulement trente minutes. Et on a réussi à avoir un ratio quand même assez bon parce que le film dure finalement dix minutes. Donc on en a gardé environ un tiers.
Et puis, pour raconter une anecdote : dans le film, il y a une scène où la petite se filme devant le miroir. On lui avait montré avant la prise où elle devait appuyer et tout ça. Et en pleine prise, le ressort de la Bolex a cassé. Donc nous, on était en panique parce que c’était le seul jour où tous les comédiens étaient là, où tout se passait bien et où il y avait une bonne dynamique. On est allées s’enfermer dans une pièce noire parce qu’à chaque fois qu’on ouvre la Bolex, qu’on change les bobines, il faut être dans le noir complet. Mais rien à faire: la caméra nous a juste lâchées.
On tournait en extérieur à Lausanne et on a dû repousser tout au lendemain. C’était censé être notre dernier jour de tournage, mais on a dû décaler toute une journée. Heureusement, tout le monde a accepté de revenir le lendemain et on nous a donné une autre Bolex, parce que ça ne se répare pas facilement. C’était au-delà de nos connaissances et il n’y avait rien à faire. La Bolex était morte. Donc ça, c’est aussi un des gros problèmes de tournage avec des vieilles caméras : elles ont beau être révisées, elles peuvent nous lâcher.
EB : Une des caractéristiques de votre film, c’est ce travail du son notamment au travers d’une hiérarchisation entre la sphère privée de Naïma et sa famille, et la sphère politique plus globale autour, avec la radio par exemple, ou avec le père qui aide son ami qui est clairement en situation de détresse sociale. Est-ce que vous vouliez nous parler un peu de cette trame narrative-là ?
KA : Je crois que c’était important pour toutes les deux que dans les films qu’on fait, il y ait toujours un fond un peu politique. Et pour moi, personnellement, c’est aussi important de travailler presque exclusivement avec des acteurs et actrices non blanches. Cette idée d’une personne qui a les papiers et qui aide les autres, ses amis, parfois à mentir - parce que malheureusement le système force parfois à mentir - c’est une histoire que mes parents m’ont racontée. Ils avaient fait ça avant ma naissance pour des amis de mon père.
Du coup, comme il y avait tout ce rapport à l’histoire familiale, au home movie, au souvenir d’enfance, je me suis souvenue de cette histoire et on a essayé de la mettre en scène du point de vue de l’enfant, donc de Naïma. On trouvait beau le parallèle entre la dureté de leur réalité et la magie, pour elle, de vivre entourée de gens qui font de la musique et d’avoir une famille élargie. Et tout ce qu’elle ne peut pas saisir encore, mais qu’elle comprendra plus tard quand elle retrouvera les cassettes et regardera les images. Elle se rendra compte que son père, qui était si joyeux avec elle, avait plein de préoccupations. Et que les amis de son père n’étaient pas là juste pour faire du jazz, mais aussi parce qu’ils n’avaient nulle part ailleurs où aller et qu’ils étaient en galère.

Info
Naïma | Khalissa Akadi & Solveig Carnajac | CH-2025 | 11’ | Haute école d’art et de design Genève (HEAD Genève) Département cinéma | Solothurner Filmtage 2026
First published: June 11, 2026