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Jeanne

Jeanne

[…] Plus que de corps nouveaux, c’est de conscience et de vérité dans une histoire à valeur de parabole que se nourrit cet état des présences, comme dans toute son œuvre.

[…] La guerre est un ballet équestre. Les corps blessés, deux lignes de front en arabesques entrelacées par la science des écuyers. La bataille devient mariage entre l’homme et le cheval.

[…] Et puis il y a la voix et la musique de Christophe, tout du long, magique, aérienne, profonde, charriant dans sa gorge les mots ciselés de Péguy. Il est l’ange qui viendra par trois fois dont une pure présence presque aveugle dans la cathédrale.

Les dunes, le vent, les bunkers disséminés à perte de vue entre sable et ciel. Une jeune fille face à la caméra qui s’avance et monte, le regard de la jeune fille la suit. Jeanne silencieuse, nous fixe, nous fixe longtemps. Une voix d’ange s’élève mais d’un ange qui aurait traversé la vie, elle chante l’infortune, la foi, le désir et le destin, l’esprit de Jeanne. Après Jeannette, Bruno Dumont revient avec sa jeune interprète et clôt sa fresque d’après la Jeanne d’Arc de Charles Péguy. Si Jeannette pouvait verser dans le baroque, Jeanne est beaucoup plus resserré et grave. Dumont reste fidèle à sa ligne dramaturgique, attribuant à des corps et à des visages inédits ces voix et ces présences porteuses d’une généalogie de mémoires et de territoires. Plus que de corps nouveaux, c’est de conscience et de vérité dans une histoire à valeur de parabole que se nourrit cet état des présences, comme dans toute son œuvre.

L’histoire de la divine pucelle étant connue, déjà balisée, s’emparer de ce sujet constitue avant tout un défi de mise en scène. Tout d’abord, s’inspirer de la pièce en trois actes de Charles Péguy ; sa langue est droite, implacable, incandescente, elle est précise sans être précieuse, elle est à la fois claire et subtile. Le plateau où se déroule le drame sera simple : les dunes, une plaine entrevue et une cathédrale, celle d’Amiens, imposante, écrasant les hommes de sa voûte immense. L’espace retrouvera la croix, l’étendue horizontale du sable et du vent et l’ascension vertigineuse de la pierre. Un espace où s’agitent les hommes et les faits, et Jeanne inflexible en son centre, irradiant d’un trait brut et vibrant, poursuivant sa légende de rencontres et de voix, une mission qui l’emporte et la dépasse. Bruno Dumont venu ouvrir la séance en avant-première ce lundi 9 septembre à l’UGC Ciné-Cité les Halles à Paris fera une présentation brève, saluant les techniciens, sa jeune interprète, Lise Leplat-Prudhomme, 11 ans, la garde nationale républicaine, le texte de Péguy et la musique de Christophe, puis il s’en ira comme il est venu. Il n’en dira pas plus et pourtant il dit l’essentiel. Il dit les choix que doit faire un metteur en scène et les différentes articulations qui en découlent.

Il y a tout d’abord sa jeune interprète, déroutante de présence, au visage déterminé, grave et aérien. Elle traverse le film comme un long signal traverse une étendue obscure par sa lumière. Elle n’a pas 19 ans comme la véritable Jeanne d’Arc, elle en a 10 au moment du tournage mais il se dégage d’elle une détermination sourde au bord de la colère, fermant juste les yeux pour mieux rentrer dans la bataille. Cette bataille qui scellera la perte de Jeanne sera passage et ballet aux sons des claquements de tambours et des nappes de synthétiseurs qui entourent la danse des chevaux picorant la terre de leurs pattes fines et noueuses. La guerre est un ballet équestre. Les corps blessés, deux lignes de front en arabesques entrelacées par la science des écuyers. La bataille devient mariage entre l’homme et le cheval. Jeanne devenue la proie de l’église par son échec militaire n’est plus qu’un prétexte à une mise à mort sauvant ainsi le pouvoir du dogme et des apparences politiques. Les hommes d’Église qui attaquent Jeanne, pantins amovibles incarnés par des universitaires, ne sont plus que des baudruches grotesques, des pantins de la foi. Et puis il y a la voix et la musique de Christophe, tout du long, magique, aérienne, profonde, charriant dans sa gorge les mots ciselés de Péguy. Il est l’ange qui viendra par trois fois dont une pure présence presque aveugle dans la cathédrale. Il est l’inspiration de Jeanne, la confirmation de son destin, de sa force sans retour, les nappes de sons, les cordes surgissantes, sa voix grêle et comme happée d’en haut. Jeanne nous regarde puis regarde à l’intérieur d’elle, l’ange chuchote et geint dans un feulement qui tremble et le visage de Jeanne s’élève entouré par l’ange à la voix cristalline et chevrotante. Sa mort ne sera plus alors pour elle qu’une simple formalité, vue de loin en coupe dans la plaine, une petite flammèche hasardeuse. Jeanne a tout dit, elle aura rempli son destin comme d’un paysage gardant son mystère. Reste la voix de l’ange qui tremble, résigné, confiant. Jeanne aura atteint sa vie comme ce film atteint sa grâce.

First published: September 16, 2019

Jeanne | Film | Bruno Dumont | FR 2019 | 137’

Mention Spéciale Un certain regard at Festival de Cannes 2019

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