Jaripeo
[…] La Super 8 est dès lors pensée comme l’« œil queer » opérant une exploration scopique des corps masculins.
[…] « Jaripeo » est un magnifique portrait expérimental.
Text: Kim Figuerola
La masculinité relève-t-elle d’une identité qui se voudrait innée, ou doit-elle être comprise comme une construction sociale et performative sans cesse rejouée sous le regard des autres ? Comme le soulignait déjà Judith Butler (voir son Gender Trouble, 1990) – le genre ne renvoie pas à une essence préalable, mais à un ensemble d’actes répétés dans un cadre normatif qui produit l’effet d’une identité naturalisée. C’est dans certains espaces où le corps est particulièrement exposé et soumis au regard que la performativité du genre devient manifeste. Le « jaripeo ranchero » (rodéo mexicain) apparaît alors comme un espace privilégié de mise en scène de cette performativité. Un lieu où le corps du « jinete » (cavalier) est exposé à la fois au danger et à la douleur, faisant du risque une preuve de virilité et de reconnaissance sociale.
Dans Jaripeo, ce dispositif de représentation de la masculinité est appréhendé à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, inscrivant le film dans une dynamique autobiographique située : Efraín Mojica est le sujet filmant et le sujet filmé. Pour Rebecca Zweig, poétesse, et Mojica – artiste pluridisciplinaire et « jeune éleveur queer » originaire de Penjamillo, petite ville du Michoacán –, il s’agit ainsi de se rendre sur les terres natales de ce dernier afin de questionner les normes sociétales et la manière dont l’homosexualité se vit dans ce milieu spécifique. Cette caractéristique, intime et contextualisée, se traduit formellement par une alternance d’images captées avec une Blackmagic Pocket Cinema Camera 6K et une Super 8.
De cette approche double, Jaripeo articule deux régimes visuels : le numérique, s’insérant dans une perspective documentaire, et l’analogique, relevant de la vision subjective de Mojica. La Super 8 est dès lors pensée comme l’« œil queer » opérant une exploration scopique des corps masculins. Un resserrement du champ visuel et un aiguisement du désir qui s’expriment par le format 4:3 et la matérialité argentique, tendant vers une perception plus incarnée à travers des plans de corps fragmentés : fesses et entre-jambes moulés dans des jeans, torses dans des chemises à carreaux ajustées, bouches, nuques, mains baladeuses, câlins furtifs.
C’est donc en partie dans les jaripeos qu’iel a construit son identité : au creux d’une masculinité virile – structurée par les codes de la culture « cowboy » – et d’une domination du sauvage qui s’exprime en résistant aux taureaux enragés. Hautement symbolique, le taureau est, de longue date, associé à la puissance sexuelle. Une confrontation avec lui est alors perçue comme une transmission d’énergie génésique entre l’homme et l’animal, constituant une forme d’affirmation de la masculinité.
Jaripeo est aussi le témoignage de Noé Margarito Zaragoza, ranchero réservé, et de Joseph Cerda Bañales, maquilleur flamboyant. Zweig et Mojica donnent à voir des personnes queers qui ont construit leur sexualité, leur identité, leur processus de coming out et leur acceptation de soi dans un contexte rural, où les communautés LGBTQIA+ sont inexistantes. Ces prises de parole n’ont lieu qu’en présence de Mojica dans le cadre, dans de belles séquences souvent bucoliques. Ces moments se rapprochant moins du registre de l’entretien que celui d’une discussion intime, où chacun se confie dans un rapport d’écoute, de respect et de pudeur.
Pourtant, à travers Noé (particulièrement) et Arturo Calderón, le clown de rodéo qui performe en drag, se profile toute l’ambiguïté de la question de la masculinité. Dans cet espace traditionnel largement structuré par les normes dominantes, émergent d’autres formes de virilité et de performances de genre. Ce qui en ressort est une hétérosexualité et une homosexualité qui semblent parfois mobiliser les mêmes codes, montrant que l’orientation sexuelle et la performance genrée relèvent parfois de logiques non corrélées.
Jaripeo est un magnifique portrait expérimental, raconté en voix off par Mojica, ponctué de superbes séquences nocturnes suggestives dans les champs de maïs, de scènes de danses célébratoires, baignées de lumières stroboscopiques rouges et bleues – qui traduisent pour les cinéastes l’inconscient queer collectif – et d’images au ralenti de chevaux non domptés qui galopent…
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Info
Jaripeo | Film | Efraín Mojica et Rebecca Zweig | USA-MEX-UK 2026 | 71’ | Berlinale 2026, Visions du Réel Nyon 2026
First published: May 02, 2026