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It Must Be Heaven

It Must Be Heaven

[…] Gravité de situations rehaussées d’ironie mâtinée de pessimisme ? C’est le moteur du film.

[…] L’air est raréfié, les espaces sonores stylisés avec un soin pointu. L’ère de la surveillance, de la contrition, de la répression, du méga policier à l’ultra contrôle, le film la décline sans commentaire ni dialogue avec une rigueur visuelle épatante.

C’est vrai, le film réserve de fortes surprises, amusantes, drolatiques, intrigantes, ludiques et parfois invraisemblables. On s’amuse des décalages aménagés entre Nazareth, Paris et New York au quotidien et de leur transfiguration que met en scène Elia Suleiman. Et le parti pris de voir son regard de spectateur résolument chevillé à celui du personnage unique du film retient forcément l’attention. Sa présence en impose par le fait qu’aucune émotion n’affleure de façon significative sur son visage ni dans sa gestuelle. Il est présent et excentriquement absent au monde. Aux plans sur son visage répondent les images de ce que voit ce Monsieur bien mis, portant chapeau de paille et de feutre. Néanmoins, il paraît décliner une petite gamme d’expressions, des états subtils de l’étonnement, voire de l’épatement. Peut-être est-ce nous qui lui prêtons ces moues, qui relèvent de la contamination par le montage des images entre elles. Voir le fameux modèle de l’« effet Koulechov ». Le Monsieur regarde, parfois avec quelque insistance. Mais vite, coupe et contrechamp : au spectateur de découvrir ce qui retient son attention.

Jamais le Monsieur, dont la promotion du film ne cesse de rappeler qu’il s’agit d’Elia Suleiman en personne, n’aura d’influence quelconque sur les événements qui se produisent. Ici, une ambulance du SAMU parisien, sirènes en alerte, sert un plateau-repas, en mode avion, à un clochard allongé sur un matelas à même le trottoir ; là, dans la classe d’une école de cinéma, un professeur fait assaut de pédanterie filandreuse en présence de l’étranger parfait qu’est le réalisateur. Il y a par ailleurs la bande de casseurs armés de battes et de pistolets parcourant au pas de course une rue de Paris et l’homme tatoué du métro, menaçant d’un regard noir, cannette de bière au poing, le Monsieur. Quant à la réunion militante palestinienne à New York, elle est l’occasion de dénoncer sans ambages la complaisance paternaliste des sympathisants !

Gravité de situations rehaussées d’ironie mâtinée de pessimisme ? C’est le moteur du film. Également quand un supermarché new-yorkais est fréquenté par des clients lourdement armés, sans oublier au coin de la rue ce père de famille extrayant du coffre d’un taxi un bazooka. Et aux Jardins du Luxembourg comme à Central Park, les poursuites et les tromperies opportunistes sont chorégraphiées avec un clin d’œil à la tradition des films muets. La question de la menace et de la peur irrigue les micro-récits du film. Le défilé à la queue leu leu des tanks de l’armée devant la Banque de France ou l’ange déchu aux seins dénudés portant les couleurs palestiniennes poursuivi par une théorie de policiers constituent de solides métaphores, qui coagulent au sein du film. Par touches, c’est la vision de sociétés stigmatisées par l’inquiétude qu’instille un état de violence sous-terrain et endémique. Les lieux urbains sont désertés, particulièrement à Paris : toute la place est dégagée au seul usage du Monsieur et de ses visions. Certaines scènes sont cependant rendues à quelques figurants. L’air est raréfié, les espaces sonores stylisés avec un soin pointu. L’ère de la surveillance, de la contrition, de la répression, du méga policier à l’ultra contrôle, le film la décline sans commentaire ni dialogue avec une rigueur visuelle épatante. Et l’on sourit de voir comment le Monsieur fait face à cette situation à l’aéroport américain : il déjoue avec la malice d’un Georges Méliès (avec force numérisation de l’image, il est vrai) le contrôle imposé par un homme de la sécurité. Un grand moment burlesque. On s’y amuse et on s’y effraie, quant à la position du cinéaste. Ces gardiens de la sécurité en des lieux publics ne rendent-ils pas précisément possible le retour sécurisé de Monsieur dans son pays ?

Elia Suleiman trace ainsi le parcours d’un promeneur solitaire et mutique (il ne prononce que deux mots, liés à sa terre natale). Après l’avoir vu chez lui arroser parcimonieusement un petit arbre en pot du bout d’un arrosoir de salon, nous le verrons beaucoup marcher et s’arrêter en maints territoires urbains, mains croisées sur le dos. Comparaison fut faite avec Jacques Tati ? Elle ne tient pas, Tati dépliant le monde en des univers complexes aux multiples particularités, alors qu’Elia Suleiman procède par simplification et partant par appauvrissement de son rapport d’intelligence au monde. La caricature affleure, par exemple, lors du défilé « des belles femmes de Paris » filmé au ralenti. « Mon personnage a vieilli, se sent vulnérable, il y a aussi les cicatrices de la vie. Je n’ai pas voulu le cacher, je voulais que ça se reflète dans le film. Alors, avant de tourner It Must Be Heaven, je me suis promis de perdre, entre guillemets, toute subtilité. De pousser le trait. Jusqu’au bout. » (Le Monde, 4 décembre 2019). Et de gagner sans doute en complaisance envers lui-même quand il fustige le Festival de Cannes où il ne fut gratifié que d’une mention spéciale : « Oui, et je le dis très consciemment. Cette année, cette mention spéciale du jury que j’ai obtenue à Cannes m’a déçu. Je trouve même que c’était un prix insultant. Vexant. On aurait à la limite mieux fait de ne rien me donner. Ils ont pensé bien faire, mais ça ne m’a pas plu. J’ai aussi eu le FIPRESCI (Prix de la presse internationale, ndlr), ce qui m’a fait plaisir, mais vu les louanges qu’on m’a faites durant le festival, je trouve que c’est un peu juste. » (La Tribune de Genève, 23 décembre 2019).

Ainsi, ce quatrième long métrage d’Elia Suleiman, après une poignée de courts métrages et Chronique d’une disparition (1996), Intervention divine (2002) et Le temps qu’il reste (2009), donne le sentiment d’une capacité émoussée de construire une vision mobilisatrice du monde, nonobstant la maîtrise de la mise en scène stylisée, forte de ses 95 % de plans fixes ! Un malaise se répand, insinué par le narcissisme désabusé d’un bourgeois habitué dans le film aux maisons (hôtels ?) de luxe. Aveu d’une forme d’impuissance du regard à prendre pied dans le temps contemporain ? Le monde est-il devenu indéchiffrable ? Un lien existerait-il avec la vie déracinée d’Elia Suleiman, Palestinien établi pendant une quinzaine d’années à New York et depuis vingt années à Paris, parlant l’américain plus que le français ? It Must Be Heaven est un spectacle bluffant d’adresse donné par un dandy évoluant aux confins d’une mélancolie annonçant ce qui pourrait être son dernier film. Il démontre cette habilité à se saisir non du monde tel qu’il va (mal), mais de ses artefacts révélés par le geste d’une performance cinématographique affectée, somptuaire, voire vaine.

 

First published: January 05, 2020

It Must Be Heaven | Film | Elia Suleiman | FR-QAT-DE-CAN-TUR 2019 | 97’

Mention spéciale du jury and FIPRESCI Prize at Festival de Cannes 2019

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