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If You See Her, Say Hallo

If You See Her, Say Hallo

[…] J’aimerais souligner la profonde beauté de ce geste : invitation ouverte à habiter le film, à l’investir de nos propres histoires d’enfance, perdues elles aussi, dispersées aux quatre coins de la mémoire, comme celles du narrateur.

[…] Comme la mémoire, la ville déserte est un terrain de jeu. Libérée de ses fonctions, elle permet tous les parcours : aucune loi, aucune règle n’arrêtera le pas léger du promeneur, pour qui l’univers coercitif du parc à thèmes n’est plus qu’un lointain souvenir.

Parler d’un film, c’est parler d’un souvenir. Aussi, la critique est un art pauvre : au mieux, elle restitue quelques fragments d’une expérience passée, flous, imprécis, dérisoires ; au pire, elle croit savoir ce dont elle parle. Le cinéma échappe toujours à l’écriture : alors que vous tapotez vos phrases sur le clavier, le film est déjà loin derrière vous, son existence paraît presque incertaine. C’est cet écart qui donne à la critique sa raison d’être : écart entre le film et celui.celle qui écrit, entre le moment de la vision et le temps de l’écriture – écart qui ne sera jamais comblé, comme l’infime distance qui séparera toujours Achille de la tortue. Cette ébauche de réflexion me vient en tête alors que j’essaie de conjurer l’incommensurable distance à laquelle me tient If You See Her, Say Hello. Le souvenir du film glisse dans mon esprit sans trouver aucun point d’accroche. La distance est accentuée par le sujet même de l’œuvre, quelque chose comme la recherche d’un souvenir d’enfance. Le film dessine un parcours erratique à travers des impressions fugitives, que le vague de mes propres souvenirs rend encore plus évanescentes. Prisonnier du présent de l’écriture, j’essaie de saisir au vol quelques réminiscences de ces images en mouvement qui me semblent figurer par excellence la fugacité de la mémoire. Je me souviens de deux voix flottantes : l’une, masculine, évoque la ville de son enfance, quelque part en Chine ; l’autre, féminine, l’interroge à ce propos. Il est question d’une jeune fille que le narrateur connaissait autrefois, dans cette ville où il ne vit plus depuis longtemps. Où se trouve-t-elle maintenant ? Et que reste-t-il de cette ville éloignée de tout, que le narrateur croyait alors être le centre de l’univers ?

Quelques photos se succèdent. Un enfant s’élance du trottoir vers la rue. Un ouvrier en tenue de travail se tient devant l’entrée d’un magasin. Je suis d’abord tenté de croire que ces images racontent quelque chose de l’enfance du narrateur, dans cette ville qui, à ce que je comprends, a depuis été abandonnée par ses habitant.e.s. En réalité, elles ne racontent rien ; elles contiennent simplement des germes d’histoires, comme toute image. À nous spectateurs.trices, il est laissé la liberté de composer à partir d’elles tous les récits possibles. J’aimerais souligner la profonde beauté de ce geste : invitation ouverte à habiter le film, à l’investir de nos propres histoires d’enfance, perdues elles aussi, dispersées aux quatre coins de la mémoire, comme celles du narrateur. Quelque chose de vital se joue là : le cinéma est compris à la fois comme un moment de partage (« je vous donne ces images pour que vous les fassiez vôtres ») et un espace existentiel (« insufflez dans ces images les échos et les réminiscences de vos propres vies »).

Un personnage adulte parcourt une première ville. On y trouve toutes sortes de choses, beaucoup de gens, et c’est toujours la nuit. Il y a aussi une fête foraine et un parc à thèmes. Les adultes s’y rendent pour tenter de retrouver leur enfance. Le jeune homme cherche à conjurer la nostalgie à travers un re-enactment : les mêmes attractions, les mêmes jeux qu’autrefois, mais vus par d’autres yeux, vécus par un autre corps, ceux de l’adulte. Alors, où est l’enfant ? De puissants jets d’eau surgissent d’un vaste bassin, éclairés par d’innombrables projecteurs, alors que des haut-parleurs diffusent le chant d’un cœur d’enfants qui raconte l’histoire d’une créature des océans. Ce kitsch spectaculaire, dont la grandiloquence cache mal la maladresse, me touche à vif. L’attraction cherche désespérément à susciter mon émerveillement, à me replonger dans l’étonnement ébahi de l’enfance face au spectacle du monde, mais rien n’y fait : la magie n’opère pas. Je suis partagé entre la douleur et l’abandon. Le spectacle d’eau ne fait qu’accentuer amèrement la distance qui me sépare de ma propre enfance, et pour me consoler je me laisse presque malgré moi bercer par ces chants d’enfants.

Le même personnage déambule à travers une seconde ville. Tout y est vestige et abandon. Il y règne une forme de quiétude, peut-être par la grâce de la douce lumière dans laquelle baignent toutes ces choses endormies. Presque amusé, le promeneur constate à quel point la ville de son enfance a changé. Les herbes folles du temps ont soumis le béton au règne du végétal. Ce lieu me semble une figuration parfaite de la mémoire, cette friche intérieure où la végétation touffue du souvenir croît comme bon lui semble et recouvre le sol faussement stable du passé. L’analogie va plus loin encore. Comme la mémoire, la ville déserte est un terrain de jeu. Libérée de ses fonctions, elle permet tous les parcours : aucune loi, aucune règle n’arrêtera le pas léger du promeneur, pour qui l’univers coercitif du parc à thèmes n’est plus qu’un lointain souvenir. On peut alors suivre sans entrave le parcours dessiné par les conduits à travers la ville, motif qui obsédait le narrateur dans son enfance. Affranchie des normes qui régissaient son administration, la ville rend possible tous les délires, stimule toutes les hallucinations. Dans une salle de cinéma aux murs décatis et aux sièges branlants, le jeune homme croira avoir aperçu la jeune fille de son enfance, enlacée dans les bras d’un homme. Aucune certitude n’aura toutefois pu être acquise à travers cette balade dans les lieux de l’enfance, tant l’imagination du souvenir transforme les temps perdus. La nostalgie, comme la critique, n’est créative que si elle joue des écarts qui séparent le présent du passé.

 

First published: May 03, 2021

If You See her, Say Hello | Film | Hee Young Pyun & Jiajun (Oscar) Zhang | CHN 2021 | 18’ | Visions du Réel Nyon 2021, Prix Mémoire Vive for Best Short at Visions du Réel Nyon 2021

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