If Only the Year Had 364 Days
[…] «If Only the Year Had 364 Days – Estahbes» raconte en filigrane comment un homme apprend à survivre afin de faire exister ce film, qui est une façon de vivre.
Text: Jean Perret
Nous avons sous les yeux un grand film d’initiation à l’art du récit cinématographique, quand celui-ci sait raconter une histoire en une progression opiniâtre, insistante, inébranlable. Aldeeb Almourad, cinéaste syrien né en 1991 à Homs et établi en Allemagne où il étudia à la Kunsthochschule für Medien de Cologne, échafaude un temps filmique remarquablement dense. Les plans sont presque tous fixes et filmés sur pellicule 16mm, ce qui confère aux couleurs une patine étrangement douce. Le cinéaste, auteur en 2023 et 2024 de deux courts métrages aux accents graves, il en va d’hommes saisis par la mort, avait été arrêté avec des amis en 2013 et interné dans la Branche 215, nommée « Branche de la mort », centre de torture et d’exécution situé à Damas.
Nous avons à considérer un film éprouvant, épuisant et qui tout à la fois s’adresse à nous à la hauteur de notre sensibilité et celle de notre intelligence sans jamais en abuser. L’exceptionnelle tenue de la dramaturgie mise en œuvre par Aldeeb Almourad est à la mesure de son urgence lente et irrépressible de retourner sur les lieux terrifiants du système concentrationnaire du régime de la famille Assad. Les espaces sont vides, les murs maculés de déjections, quelques objets ont été oubliés, des pneus, des chaînes.
On a auparavant quitté une rue au petit matin, un tramway passe, on devine une ville d’un pays de quiétude, allemande, où le cinéaste s’était réfugié, pour engager un immense voyage dans les méandres de sa mémoire fracassée. Les mots du deuil sont tous prononcés en off et se gardent parfaitement de céder à des évocations d’expériences intolérables autant qu’à des dérives pathétiques. Ces mots, doucement déposés par moments dans le lit du film touchent à l’horizon des exactions, ils les évoquent avec retenue – la pudeur de Aldeeb Almourad est saisissante, il revient de l’enfer.
Une seule digression peut surprendre, celle de la scène de l’abattoir. Les images du sang des bêtes qui inondent le sol sont heurtées, incertaines, à croire que le cinéaste hésite à les inclure dans la narration. Soudain, pour un court moment, le film paraît perdre la cohérence de sa démarche. Devait-il montrer que la prison d’hier était un abattoir aujourd’hui ? Le cinéaste dit qu’on lui avait fermement conseillé d’en faire l’économie, mais il a tenu bon.
La voix du film est celle de Aldeeb Almourad. Les images qu’a tournées Ayham Khalifeh dont le montage est dû au cinéaste lui-même, sont poignantes par ce qu’elles sont désertées de toute présence humaine, à quelques rares exceptions, et tout à la fois débordantes du silence assourdissant des suppliciés. La séquence de l’arrestation est dramatiquement spectaculaire, le récit fragmentaire détaille comment en quelques instants Aldeeb Almourad et son ami Yasser sont assis de force dans une voiture, une Peugeot, et contraints de courber l’échine. Leurs vies viennent de basculer. L’image entravée de la rue qui défile est terrible, elle annonce la porte de la prison vers laquelle ils sont conduits. Que ce jour de leur incarcération, le 365e, n’ait jamais existé !
Les temps du film, ses respirations appellent de notre part, spectateurs, une très forte attention afin que nous puissions être initiés à l’absolue ignominie qui battait au cœur mortifère de la dictature syrienne et, partant, de toutes les abjections dont sont coupables des régimes en activité aujourd’hui. Quant aux quelques images de la révolution, de l’ouverture de portes de cellules, elles ont été filmées par les manifestants avec leurs téléphones cellulaires. Un bref rappel des événements qui marquent la chute de la dictature, ses documents se démarquent vivement du corps du film. Le temps de l’action et celui de la réflexion font le lit du projet cinématographique de Aldeeb Almourad.
If Only the Year Had 364 Days – Estahbes raconte en filigrane comment un homme apprend à survivre afin de faire exister ce film, qui est une façon de vivre. Dans les logements de ses amis disparus, Aldeeb Almourad place précautionneusement leurs portraits photographiques sur des guéridons, devant de petits bouquets de fleurs. Ils sont chez eux, leur présence muette est celle de fantômes que le cinéaste rappelle au présent du monde. Au fond des abîmes de la hideur humaine circulent quelques lointaines mesures de musique, quelques chants, ils participent de la circulation de l’air que Aldeeb Almourad cherche avec une infinie délicatesse à rendre à nouveau respirable.
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Info
If Only the Year Had 364 Days – Estahbes | Film | Almourad Aldeeb | DE-SYR 2026 | 77’ | Visions du Réel Nyon 2026
First published: May 08, 2026