Hiedra
[…] La réalisatrice équatorienne Ana Cristina Barragán sait donner de l’épaisseur à une atmosphère énigmatique. L’intelligence de la dramaturgie est de produire un premier choc en un champ-contrechamp d’une grande efficacité émotionnelle.
Text: Jean Perret
C’est l’histoire d’un jeune homme de dix-sept ans et d’une jeune femme de trente ans que tout sépare : l’âge, la classe sociale, leur identité de blanche et de métis. Elle est issue d’une famille bourgeoise et vit sous la coupe d’une mère tyrannique, lui a grandi dans un orphelinat qu’il devra quitter à dix-huit ans. Et pourtant, très progressivement, on comprend combien l’attention que porte Azucena à Julio est étrange, dérangeante par son insistance à caractère voyeur.
Elle observe les membres du pensionnat où vit Julio et cherche à se mêler à leurs jeux, parfois avec succès. Elle s’amuse comme eux, ce dont témoignent les images portées, nerveuses, saisies en un corps-à-corps ludique, certaines au ralenti. Il convient ici de saluer l’excellence du travail du directeur de la photographie, Adrian Durazo. Bref, qu’ont-ils à partager, ces deux personnages remarquablement interprétés avec retenue et gravité par Simone Bucio et Eddú Llumiquinga ?
Hiedra (le lierre, qui laisse supposer une forme d’arborescence de liens) est le récit qui installe dès son début une attente. La réalisatrice équatorienne Ana Cristina Barragán sait donner de l’épaisseur à une atmosphère énigmatique. L’intelligence de la dramaturgie est de produire un premier choc en un champ-contrechamp d’une grande efficacité émotionnelle, sans céder pour autant à un sentimentalisme pathétique (parfois le champ-contrechamp acquiert ses lettres de noblesse au cinéma !). Il en va de la quête existentielle d’une filiation qui anime Azucena. À moins d’une heure du film d’une durée de 99’, notre attente est récompensée, elle est la mère de Julio. Enceinte à 13 ans de son professeur de gymnastique, sous le coup de l’interdiction d’avorter et l’interdiction de garder l’enfant, la vérité est invraisemblable, et pourtant. Et il est temps pour le récit de rebondir afin de développer plus avant les détails de l’histoire.
Le choc est énorme pour Julio, qui se réfugie dans son orphelinat et s’effondre sur le lit de son dortoir. Commence alors un voyage qui doit permettre de franchir le grand pont – celui que l’on voit franchi au cours du film par Azucena – métaphore du passage d’un état de sidération à celui d’une entente. Ils font la route, partent au grand jour sous le ciel venté d’une vaste prairie qui descend en pente douce vers l’océan dans les eaux froides duquel ils vont se baigner. Les plans larges de Azucena et Julio recueillis dans la grandeur du paysage comme ceux rapprochés de leurs jeux adolescents rythment le temps qui lentement verse à l’orage. Le ciel tonne, peut-être aussi le proche volcan. Qui plus est, la bande-son, surtout au début de cette séquence, est baignée d’une musique bruitiste, qui insuffle à ce moment de la douloureuse rencontre entre mère et fils un malaise ou tout au moins le sentiment de profonde tristesse. Ils se réfugient dans une baraque abandonnée et s’étreignent. Le plan final est celui d’une pietà, il établit le chant muet d’une réconciliation qui saura peut-être faire le deuil des souffrances endurées.
Mais Ana Cristina Barragán, auteur du scénario et maître d’œuvre de cette architecture narrative, nous fait grâce d’une fin heureuse. Point vraiment de happy end. Nous ne sommes pas entièrement laissés en paix. La réalisatrice ose filmer dans la pénombre la régression émouvante de Julio dans les bras et contre le sein de Azucena, et elle grave dans le corps de Hiedra un très embarrassant doute. Sont-ils pour de vrai mère et fils ? Elle dit son fils né en avril, alors qu’il dit être né en octobre. S’agit-il seulement d’une erreur vénielle de date pour une mémoire émotionnée ? Alors ?
Info
Hiedra | Film | Ana Cristina Barragán | ECU-MEX-ES-FR 2025 | 95’ | Filmar en América latina Genève 2025
First published: December 02, 2025