Gabin
[…] Le réalisme des sentiments à l’écran, au contraire des démarches naturalistes, donne avec générosité accès à des émotions intenses, à des larmes, tout en se gardant de toute complaisance.
Text: Jean Perret
C’est une affaire de cadre et de durée accordée aux plans pour qu’ils consistent pour de bon. Pour de bon, afin de donner en partage toute une vie de famille faite de labeurs agricoles et tout autant d’un ensemble de liens d’affection exprimés sur des modes forcément complexes, à l’image des aspérités douloureuses et des accomplissements heureux de la vie quotidienne. Maxence Voiseux suit aux côtés de Gabin le temps tel qu’il sculpte corps et esprit pendant dix années. Gabin a huit ans au début du récit, dix-huit à sa fin. Dans la campagne française, il est le fils d’une éleveuse de bovins et d’un boucher et se donne à voir comme le personnage spectaculaire de ce temps d’apprentissage. Non que l’enfance et le début de l’âge adulte de Gabin fassent état d’exploits hors norme. Mais la rencontre entre le réalisateur et le jeune est transcendée par le geste cinématographique qui construit Gabin, la personne, en un Gabin, le personnage de cinéma. Il acquiert par le film, dans cet espace unique et privilégié, une présence, une aura à sa manière, de même que son opiniâtreté à tracer sa propre voie.
Né en 1988, auteur de 8 films, son premier, celui de la fin de ses études de cinéma documentaire à l’Université Paris VII, court métrage de 13’ en 2013 est intitulé Des hommes et des bêtes. Maxence Voiseux a étudié en particulier le montage, qu’il pratique actuellement pour des films d’auteur. L’évident intérêt que suscite Gabin à fréquenter cette mère et ce père, harassés de fatigue sur fond de crise économique en lien avec l’incertitude de savoir si leur fils reprendra l’élevage ou la boucherie, et l’émotion que l’on éprouve à comprendre les méandres des sentiments qui animent tout ce monde, y compris l’amie de Gabin, tient à la rigueur formelle du geste cinématographique. En un format de 4/3 (au diable la dictature du 16/9 !), le cinéaste réunit dans le cadre un ensemble de moments prosaïques vécus au fil des jours, il les tient et donne à chacun une densité, une intensité qui ne cède rien à l’attendrissement et encore moins au pathétique. Gabin tient simplement en une construction dramaturgique admirablement tenue, entre l’image au début de la main du garçon caressant les cheveux de sa mère et celle de leur dernière étreinte, alors que le jeune homme est en train de partir. L’ultime plan est celui de sa mère, qui le suit de ses yeux d’une bienveillance émouvante. La durée de chaque plan et leur cadrage sont saisissants.
Le réalisme des sentiments à l’écran, au contraire des démarches naturalistes, donne avec générosité accès à des émotions intenses, à des larmes, tout en se gardant de toute complaisance. Maxence Voiseux sait combien le cinéma sait être fait de pudeur, et respecte tant ses personnages que ses spectateurs et spectatrices.
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Info
Gabin | Film | Maxence Voiseux | FR-DE-CH 2026 | 105’ | Semaine de la critique at Locarno Film Festival 2026
First published: August 26, 2026