Expériences immersives | GIFF 2025

[…] J’en tire deux leçons : 1) lesdites « expériences immersives » ne sont pas plus immersives mais autrement immersives, au sens de l’irréel qui habite le réel ; 2) leur application hybride avec des expériences non immersives constitue le territoire le plus intéressant à explorer.

Expériences immersives

Dans la salle de cinéma, nous faisons déjà des expériences immersives. Pourquoi alors définir comme « immersives » les expériences qui font recours à la 3D, à la VR (virtual reality) ou à la AR (augmented reality), avec ou sans l’aide de l’intelligence artificielle ? Je crois qu’on y trouve là caché l’assomption qu’il s’agirait d’expériences encore plus immersives que celle de la salle de cinéma. Derrière cette assomption, il y a l’idée que lesdites « expériences immersives » fourniraient un degré plus élevé de réalisme, de véracité, jusqu’à brouiller la frontière entre réel et virtuel. Or, un festival comme le Geneva International Film Festival permet de faire un tour d’horizon de la variété des expériences immersives qui sont proposées aujourd’hui. Pour moi, c’était l’occasion de me concentrer sur la medium specificity des dispositifs proposés, ainsi que sur l’évaluation de l’« immersivité » effective de ces expériences – même si la soutenabilité en termes de consommation d’énergie et quantité de volontaires présentes au festival serait également un sujet « structurel » d’une certaine importance. J’en tire deux leçons : 1) lesdites « expériences immersives » ne sont pas plus immersives mais autrement immersives, au sens de l’irréel qui habite le réel ; 2) leur application hybride avec des expériences non immersives constitue le territoire le plus intéressant à explorer.

Si c’est très immersif, c’est moins réaliste

From Dust de Michel van der Aa [image en haut] est un véritable paradigme d’expérience immersive, en utilisant un casque VR avec animation interactive 3D et usage de l’intelligence artificielle pour personnaliser le scénario de l’expérience. Pour ce qui est de cette personnalisation, elle joue un rôle presque décoratif dans la dramaturgie générale, ce qui n’est selon moi pas suffisant pour légitimer le long questionnaire auquel les visiteurs.rices doivent se soumettre avant l’expérience. Cela dit, l’expérience qui suit est extraordinaire, elle m’a littéralement plongé dans un opéra où six chanteuses chantent autour et pour moi, en me fixant du regard. Je cherche à détourner mon attention sur elles, ce qui n'est pas aidé par le libretto qui insiste sur la polarité moi/toi, mais aussi sur le besoin de me guider dans l’expérience : « Wherever you go, / no matter how far, / a path runs before you, open and sharp ». Malgré des réflexions génériquement existentielles qui semblent impliquer le rôle du dispositif lui-même (« I don’t know who it is / that thinks or feels » ; « Who are you? Are you nobody, too? / I won’t linger, for I never do »), le texte est trop long et trop répétitif pour être en véritable compétition avec ce que l’on a à découvrir par les yeux et les oreilles. Le travail sonore est impressionnant, les scènes grandioses, surtout celle où l’on vit la démesure de l’espace et celle d’un vol vertigineux sur un tapis. Ce qui marque mon expérience « immersive » dans From Dust, ce sont donc les grands espaces, potentiellement infinis (une expérience du sublime), ce qui, paradoxalement, souligne la dimension extatique de l’immersion ; et la proximité avec les chanteuses, vécue de manière problématique, dans un mélange d’attirance et de malaise.

La maison de poupée, Charlotte Bruneau, Dominic Desjardins

Concernant cette proximité, les deux expériences immersives les plus efficaces sont La maison de poupée de Charlotte Bruneau et Dominic Desjardins et La fille qui explose de Caroline Poggi et Jonathan Vinel. Les deux expériences nous placent très proches de leurs protagonistes, qui sont justement des poupées, respectivement animées en stop motion dans une maison de papier en format « manipulable » et animées dans le cadre d’une esthétique jeu vidéo. En étant en contact avec des figures explicitement non réelles, l’expérience de la proximité devient alors très efficace. Presque sur le setting du making-of de l’animation, le réel des poupées s’impose par son décalage avec la dimension purement fictive de leur fonction. Il est intéressant que les moments les plus forts pour moi dans ces expériences immersives concernent l’infini de l’espace et l’aspect physique de l’artificiel, les deux bien lointains de tout « effet de réalisme ».

Si on va au but de l’immersion

C’est ici l’occasion de mener une réflexion de fond sur les expériences immersives et de déconstruire le mythe hyperréaliste dont elles sont nourries – et dont elles sont finalement victimes. Si l’on est attentif à l’expérience concrète que l’on fait, il y a très peu de réalisme dans les expériences immersives, ce qui me semble être confirmé par des données physiologiques trop souvent oubliées. Ces données nous disent que la capacité de notre cognition à projeter un environnement sensori-moteur à partir d’un stimulus visuel « pauvre », par exemple en 2D, fournit une expérience beaucoup plus efficace – réelle, si l’on veut – de celle constituée par des sensations physiques que les stimulations sensori-motrices d’un casque de VR, par exemple, provoquent. Le principe est simple : plus l’expérience virtuelle se rapproche des conditions physiques de l’expérience réelle, plus nous remarquons la distance entre virtuel et réel. Une ressemblance presque parfaite entre virtuel et réel sera source de dérangement, d’autant plus qu’elle est physiquement subie et non pas cognitivement produite par nous-mêmes. Voilà pourquoi la spécificité des expériences immersives se trouve plutôt du côté de l’étrange et du mystérieux (unheimlich, uncanny) - comme l’infini aux marges de l’espace VR ou le monstrueux des poupées à animer regardées de près.

Revival Roadshow, Luke Conroy, Anne Fehres

Si immersif rime avec rhétorique

C’est le cas de la plus grande partie des projets documentaires que j’ai pu découvrir durant mon tour d’horizon au GIFF. Malgré cela, j’ai énormément aimé le sarcasme intelligent de Revival Roadshow de Luke Conroy et Anne Fehres, qui révèle avec humour l’esprit néocolonial qui imprègne le capitalisme d’aujourd’hui. Est-ce que la spécificité du dispositif VR apporte quelque chose d’essentiel au travail documentaire ? La réponse est difficilement positive. La documentation de Nienke Huitenga-Broeren et Maartje Wegdam est très touchante dans Lacuna : la dimension visuelle exprime parfaitement le travail de la mémoire. Les recherches au Singapour dans Reflections on the Little Red Dot de Chloé Lee et à Taïwan dans The Island of Shells de Hao-Yuan Chang, Chia-wen Ko et Shiue-Ying Wei sont très informatives. Mais est-ce que des versions non immersives de ces travaux auraient été moins efficaces ? J’en doute fortement – sans hésitation même dans le projet AR Futura botanica (qui, en plus, mélange dangereusement une prise de conscience environnementale avec un optimisme technologique qui en vient presque à neutraliser la sensibilité environnementale elle-même).

Si l’immersif se mêle au non immersif

La variété des projets présentés au GIFF permet aussi de faire une expérience immersive sans devoir porter un casque VR ou en écoutant de la musique live. Dans Spira memoriae d’Alexine Sierro l’expérience directe de trois parfums (élaborés par Tennesse Macdougall) est couplée avec le récit immersif (en casque) de l’histoire physique et culturelle des parfums. Avec Ceci est mon cœur, les frères Nicolas Blies et Stéphane Hueber-Blies proposent un récit de réappropriation de son propre corps, explicitement ciblé pour un public adolescent, à travers une expérience dont l’immersion se fait principalement par le son et la voix. Sans casques, c’est en revanche avec une lourde couette lumineuse que nous bougeons dans un espace habité par une triple projection vidéo au montage rapide – peut-être un peu trop d’éléments sensoriels pour une expérience qui se voudrait méditative.

Locus solus, Nicolas Carrel, Raphaël Raccuia

Les travaux qui témoignent le plus de l’intérêt d’une forme hybride, entre immersion et non immersion, ont été élaborés avec l’Ensemble Contrechamps de Genève, qui a accompagné en live trois expériences immersives, avec casque : sur une piste visuelle minimaliste et narrative – dans le Locus solus de Nicolas Carrel, Raphaël Raccuia – difficile et fragmentaire – dans Rêverie - Trans-instrumentalism de Sachie Kobayashi – ou tout simplement époustouflante – dans Vertiges d’André Décosterd et Arnaud Parel. Les compositeurs ont pu travailler avec la superposition de trois sources sonores et musicales : dans le casque, par les haut-parleurs de la salle et directement par la performance live de deux ou trois musiciens.nes. Je ne sais pas si c’est parce que le son, peut-être plus que l’image, est un élément favorable à l’immersion, mais c’est à travers cette hybridité entre virtuel et réel que j’ai pu vivre l’expérience esthétiquement la plus forte. Mon impression est que c’est justement dans le frottement avec le réel que les nouvelles technologies immersives et leur potentiel d’étrangeté entre virtuel et réel peuvent produire les expériences les plus intéressantes.

Vertiges, André Décosterd, Arnaud Parel

Info

Geneva International Film Festival (GIFF) | Genève | 31/10-9/11/2025
More Info 

From Dust | Michel van der Aa | NL 2024 | 24’ | Vocal ensemble Sjaella | Best Immersive Work, Festival de Cannes 2025
La maison de poupée | Charlotte Bruneau, Dominic Desjardins | CAN 2025 | 30’
La fille qui explose | Caroline Poggi, Jonathan Vinel | FR-GR 2025 | 20’

Revival Roadshow | Luke Conroy, Anne Fehres | NL-CY-AU 2025 | 17’
Lacuna | Nienke Huitenga-Broeren, Maartje Wegdam | NL 2025 | 34’
Reflections on the Little Red Dot | Chloé Lee | US-DE 2025 | 40’
The Island of Shells | Hao-Yuan Chang. Chia-wen Ko, Shiue-Ying Wei | TW-FR-DK 2025 | 30’

Spira memoriae | Alexine Sierro | CH 2025 | 5’ | ECAL Lausanne
Ceci est mon cœur | Nicolas Blies, Stéphane Hueber-Blies | LU-FR-CA 2024 | 45’
Locus solus | Nicolas Carrel, Raphaël Raccuia | CH 2025 | 15’ | Ensemble Contrechamps Genève
Vertiges | André Décosterd, Arnaud Parel | CH 2025 | 12’ | Ensemble Contrechamps Genève
Rêverie – Trans-instrumentalism | Sachie Kobayashi | CH-JAP 2025 | 10’ | Ensemble Contrechamps Genève

First published: November 12, 2025