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Être vivant et le savoir

Être vivant et le savoir

C’est l’histoire d’un homme qui désire mourir au cinéma. Mourir pour de faux pour les besoins vrais d’un film. Las ! Le projet est contrarié par une mort dans la vie réelle.

[…] Le film donne en partage l’histoire de la sérénité émue d’un recueillement, il trace le cheminement qui allie en une même temporalité la mort et le cinéma en mouvement.

Alain Cavalier était en train de préparer avec Emmanuèle Bernheim un film inspiré d’un récit de l’écrivaine, amie et complice du cinéaste durant trente années. Elle avait publié Tout s’est bien passé (Éditions Gallimard NRF, 2013) pour raconter la fin de vie de son père. Affaibli mais en pleine conscience, il avait demandé à ses filles d’organiser son transfert vers la Suisse pour y boire un sirop létal. Le projet du film était qu’Emmanuèle Bernheim joue son propre rôle et Alain Cavalier celui du père. Mais Emmanuèle Bernheim fut atteinte d’un cancer et ne put tenir son engagement.

Être vivant et le savoir est ce film émouvant qui dès lors épouse les méandres du temps de la vie et de la mort au travail. Alain Cavalier décide d’accompagner en cinéaste son amie. Sa méthode : être seul à l’image et au son, fort de sa caméra de poche et de ses réglages automatiques. Il filme et, chose rare, se filme lui-même – voir l’admirable scène du gisant, quand il s’allonge sur un lit pour feindre le trépas du personnage qu’il aurait dû être, moment de silence serti de ses réflexions, de ses mots rendus par son inspiration concentrée en de courts acmés, murmurés plutôt que portés à haute voix.

Le film donne en partage l’histoire de la sérénité émue d’un recueillement, il trace le cheminement qui allie en une même temporalité la mort et le cinéma en mouvement. Au fil des jours de ce compagnonnage avec l’écrivaine, le cinéaste cherche sa voie faite de conversations et de monologues. Visage lumineux d’Emmanuèle et tableaux de son absence. Le film invente au chevet de l’agonie de l’amie son mode de survie.

Alain Cavalier dresse un autel et crée un rituel païen auquel deux figures de référence sont associées : celle d’un Christ sur croix de bois, qui était fixé au-dessus de lit de son père, et celle d’un Christ qui a les allures d’une poupée de perles de pacotille aux jambes arrachées (qui fera l’objet d’une réparation d’ordre chirurgical). Éclairée avec une lampe de chevet et une bougie, qui sera allumée au dernier souffle de l’amie, la célébration que met en scène le cinéaste est foisonnante. Des fleurs, des patates, des poires, des citrouilles, fessues, dit Alain Cavalier, sont les témoins du temps qui étrangement, terriblement, abîme et magnifie leur déclin en d’exubérantes excroissances.

L’attention qu’Alain Cavalier porte aux objets et à leur manipulation est inspirée ; on voit souvent ses mains entrer dans l’image pour en éprouver la matérialité. Puis, en monteur émérite de ses propres rushes dont il sait ne retenir que « les bonnes images », celles qui ne tombent pas d’elles-mêmes, dit le cinéaste, il s’ingénie à travailler, en collaboration avec Françoise Widhoff, dans l’ordre de la fluidité et de la rupture. Chaque plan sait conforter le précédent, comme le brusquer, le surprendre, le déplacer dans l’espace et le temps. La violence du monde fait aussi irruption, dont Alain Cavalier inclut les images d’un attentat sanglant. Et de se rappeler qu’il découpe dans les journaux des photos des cruautés et sauvageries, ces actualités de l’histoire de la deuxième moitié du XXe et du début du XXIe siècle. Sa présence au monde, avec les personnages qui composent son humanité à travers tous ses films, est faite de lucidité désabusée, sa collection considérable incarne notre devoir de mémoire.

Les objets et les visages, tels ceux de deux jeunes gens, dont on ne saura rien, font acte de présence parmi les vivants. Les quelques images du vernissage d’une exposition restent énigmatiques, si ce n’est que le quotidien est comblé de très modestes moments de la vie au quotidien. Alain Cavalier les emporte dans le mouvement de son cheminement avec un appétit et une malice qui renvoient au Filmeur qu’il est fidèlement, résolument. Et le montage a la vertu d’exalter la coprésence du végétal et de l’animal : le chat noir faisant ses griffes sur le mur devant la table de travail est accueilli dans le film par-delà toute hiérarchie des statuts et de valeurs.

À nous de parcourir ces images qui tissent un réseau d’observations, de réflexions, de méditations mâtinées d’humour attendri, dans lequel les métaphores sont proposées au libre choix de l’émotion, de l’attention. Que tourne la petite toupie de bois, à ébouriffer fraternellement les sens de la vie qui va !

First published: July 06, 2019

Être vivant et le savoir | Film | Alain Cavalier | FR 2019 | 80’

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