Emma Fuchs | Les souffleurs
[...] Je trouvais ces garçons de 12 ans que je côtoyais, très touchant, alors qu’ils pouvaient parfois avoir des comportements de masculinité avec lesquels j’étais pas du tout en adhérence, tout en ayant encore une part de remise de question et de fragilité.
Text: Eugénie Bouquet
Eli et Gian passent la journée dans les coulisses d’un théâtre où leur grand frère travaille. Les deux garçons se font vite délaisser par les adultes accaparés par la préparation de la nouvelle pièce. Dans ce nouvel environnement, chacun d’eux va découvrir une nouvelle facette de son rapport à la masculinité dans toutes ses performances. Aujourd’hui, nous parlons avec Emma Fuchs de son film de fin d’étude « Les souffleurs ».
Interview
Eugénie Bouquet (EB) : Emma, ton film traite du passage de deux garçons de l’enfance à l’adolescence dans le contexte d’un casting pour une pièce de théâtre, est ce que tu veux développer la raison pour laquelle tu t’es intéressée à cette thématique ?
Emma Fuchs (EF) : J’ai beaucoup travaillé avec des enfants dans des camps de vacances, et ça m’a donné une forme de panel mental de personnages enfants assez large. Ça m’a aussi permis de rencontrer des pré-ados enfants sans leurs parents, ce qui est intéressant parce qu’ils ont une autre personnalité.
Ensuite, y’avait quelque chose de très intéressant à observer les petits garçons qui passaient par cette période de transition entre l’enfance et l’adolescence. Dès un très jeune âge, on voit cette construction du genre chez les enfants et c’était quelque chose auquel j’étais très sensible. Ça transparaît dans beaucoup de petits détails, dans leur manière de se présenter, de ranger leurs affaires. C’était un peu étrange de voir ce mélange entre comportement performé très adulte et comportement encore très enfantin. C’était un mélange qui m’intéressait beaucoup parce qu’il mettait en évidence cette construction de genre très construite. Du coup, passer par ces personnages de garçons était important pour moi parce que ça me permettait de me protéger, de ne pas raconter quelque chose de trop personnel. Ce saut de genre me permettait de pas complètement m’identifier aux personnages, même si j’y retrouve au final beaucoup de moi-même.
Je trouvais ces garçons de 12 ans que je côtoyais, très touchant, alors qu’ils pouvaient parfois avoir des comportements de masculinité avec lesquels j’étais pas du tout en adhérence, tout en ayant encore une part de remise de question et de fragilité. Par contraste, si un adulte avait ces comportements, je serais beaucoup plus radicale et beaucoup moins dans une optique de compréhension, aussi à cause de mon expérience de ce que c’est de subir une masculinité toxique.
EB : Il y a beaucoup de tendresse dans ton film à l’égard de ces deux personnages, d’une manière très empathique et très fine. Ton film présente également tout un jeu entre le backstage et le front stage, ce qu’on montre, ce qu’on cache, ce qu’on travaille dans l’ombre.
EF : Oui, au départ je voulais travailler avec ce contraste, entre le plus jeune des deux frères qui se découvre devant la foule, alors que le grand frère se rend compte qu’il ne peut être lui-même que dans un contexte intime familial ou alors tout seul. Ces deux révélations ont un chemin de conscience opposé, et j’ai réalisé que c’était une thématique traduite par la lumière. Du coup, j’ai construit tout le film en accord avec cette question d’éclairage qui se pose ou ne se pose pas sur les personnages. Avec l’équipe lumière et le chef opérateur, on a repensé toute la trame du film dans cette optique, pour soutenir cette thématique importante du film
EB : En terme de casting, comment as-tu trouvé ces enfants acteurs?
EF : Dans des cours d’impro. Les castings d’enfants sont toujours difficiles, il y a beaucoup de facteurs qui peuvent rendre les tournages avec des enfants compliqués. Je ne voulais pas complètement travailler avec des enfants acteurs mais je ne voulais pas non plus faire du casting sauvage avec un enfant qui n’a pas demandé à être au milieu d’une équipe de tournage. Je voulais des enfants dont l’envie de jouer venaient d’eux-mêmes, mais qui n’étaient pas non plus trop accrochés au texte. Ça a mis un peu de temps pour que le jeu marche entre les deux acteurs, aussi parce qu’il était à des âges différents, mais petit à petit, ils se sont trouvés.
EB : L’autre grand thème de ton film, c’est celui des hiérarchies, entre les genres, au théâtre, au sein d’une famille…est ce que tu veux en dire un peu plus sur ton exploration de ce sujet ?
EF : Oui, quand je conçois un film, je pense beaucoup aux dynamiques de pouvoir, ça fait partie de comment j’aime créer des relations dans mes projets. J’ai aussi commencé ce projet en voulant créer des personnages d’enfants complexes, parce mon expérience de travail avec des enfants m’avait appris que la manière dont les enfants ressentent les choses est tout aussi puissante que celle des adultes. Il y aussi un enjeu politique dans le fait que les enfants sont souvent représentés comme naïfs ou peu intéressants. J’ai pris conscience du fait que les enfants sont souvent les premières victimes de tout un tas de violences, parce qu’ils ont moins de moyen de se défendre et qu’ils sont souvent complètement dépendants des adultes autour d’eux. J’ai voulu montrer des enfants humanisés, qui n’étaient pas juste des incarnations de la pureté sur deux pattes.
EB : Est-ce que ton regard sur le film a changé depuis sa finition?
EF : Oui, je pense que j’ai un regard très critique par rapport au film. Ce qui est resté, c’est que je suis encore très contente du casting et du déroulement. Cependant, je pense que j’avais trop chargé la narration. C’est souvent le cas dans un de ses premiers films, où on met la matière d’un moyen métrage dans un court. Si je refaisais le film, je ferais plus confiance au lien entre les deux enfants, plutôt qu’essayer de combler par peur qu’il n’y ait pas assez de matière. C’est d’ailleurs exactement comme ça que je travaille pour mon prochain projet.
EB : Tu veux nous en dire plus par rapport à ce prochain projet ?
EF : Oui, le projet s’appelle Poisson, je suis en train de développer l’écriture avec la Salle de sport à Genève. On suit trois jeunes de 13 ans au début de l’adolescence dans un contexte un peu chaotique où ils fuient leur quartier par ennui. Petit à petit, au fil de la journée, leurs masques vont tomber et leurs liens vont évoluer.

Info
Emma Fuchs | CH-2024 | 21’| Haute école d’art et de design - Genève (HEAD) Département cinéma | Internationale Kurzfilmtage Winterthur 2024, Solothurner Filmtage 2025
First published: May 02, 2026