Echoes of Depth and Distance | Ruth Baettig

Une intervention performative dans l’espace cinématographique

[…] L’écran ne fonctionne plus comme surface de projection, mais comme seuil de pénétration dans l’intériorité, voire du psychisme du dispositif filmique.

[…] De cette configuration iconographique rappelant la structure de l’iris et de la pupille, des images enfouies semblent émerger du subconscient de l’appareil optique cinématographique.

[…] « Echoes of Depth and Distance » se donne comme oculus animae, un « œil de l’âme » révélant un refoulé, à la fois individuel et collectif.

[…] Du monstre abyssal marin à l’expérience technicisée de l’infini extraterrestre, deux profondeurs sont mobilisées : l’inconscient archaïque et l’inconscient post-humain.
Echoes of Depth and Distance
Echoes of Depth and Distance | © Ruth Baettig
Echoes of Depth and Distance | Ruth Baettig
Echoes of Depth and Distance | Ruth Baettig | © Image: Alessandra Leta
Echoes of Depth and Distance
Echoes of Depth and Distance | © Ruth Baettig
Echoes of Depth and Distance
Echoes of Depth and Distance | Ruth Baettig | © Image: Alessandra Leta
Echoes of Depth and Distance
Echoes of Depth and Distance | © Ruth Baettig
Echoes of Depth and Distance | Ruth Baettig
Echoes of Depth and Distance | Ruth Baettig | © Image: Alessandra Leta
Echoes of Depth and Distance
Echoes of Depth and Distance | © Ruth Baettig

Dans Le Surréalisme au cinéma (1953), Ado Kyrou affirme que le septième art est d’essence surréaliste. Une conception fondée sur l’idée que le cinéma possède la capacité singulière de dépasser les oppositions structurantes entre réel et imaginaire, visible et invisible, conscient et inconscient. En reprenant la réflexion d’André Breton (1930) sur « ce point de l’esprit d’où la vie et la mort, […], le passé et le futur, […] cessent d’être perçus contradictoirement », il apparaît que cet art ne se réduit pas à une simple représentation du monde : il devient un accès à une réalité autre, susceptible de révéler une dimension latente, plus puissante de l’expérience humaine. Les technologies numériques reconfigurant notre rapport au film, l’exigence de fidélité mimétique de l’image est appelée à céder la place au paradigme de l’onirisme et de l’inquiétante étrangeté (l’Unheimlich).

Echoes of Depth and Distance – de Ruth Baettig, artiste suisse pluridisciplinaire et cofondatrice du média Filmexplorer – constitue une intervention filmique et performative, étrangement hypnotique. Tournée à l’aide d’une caméra à 360°, cette œuvre relève d’une forme de captation visant à produire des effets de déstabilisation perceptive. Une expérience proche de celle décrite lors des premières projections cinématographiques, notamment L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat (1895) des frères Lumière, dans laquelle l’impression que le train pouvait surgir de l’écran provoquait un effet de stupeur et de saisissement. De la même manière, j’ai été frappée par l’impact sensoriel du film de Baettig, où les images semblent également s’affranchir du cadre. 
Une désolidarisation de la frontière écranique qui entraîne de ce fait un basculement : ce ne sont plus mes yeux qui entrent dans l’image, mais l’image qui vient à moi m’absorber entièrement. Ce renversement est toutefois double et simultané, dans la mesure où il subvertit le rapport habituel entre l’espace clos de la black box et l’espace diégétique de l’écran, lequel figure l’extérieur. Celui-ci ne fonctionne plus comme surface de projection, mais comme seuil de pénétration dans l’intériorité, voire du psychisme du dispositif filmique, instaurant notamment une méta-réflexivité du sujet percevant, à la fois spectatoriel et auteuriel. Une mise en abyme amplifiée donc par des marques d’énonciation perceptibles : les brèves apparitions de l’artiste au sein même de l’image.

Ainsi, cette intervention performative de Baettig, proposée dans le cadre du Bildrausch Filmfest Basel, s’ouvre dans un contexte de cinéma en apparence classique. La salle s’obscurcit, puis des éclats lumineux intermittents jaillissent de lampes de poche disséminées. Évoquant le scintillement stellaire de la Voie lactée, ces éclats deviennent par là même des vecteurs qui génèrent un brouillage des conditions de visibilité. Ensuite, l’écran s’anime d’images d’une galaxie : je suis prise d’emblée dans un happening, au sens d’Allan Kaprow, où l’espace ne fonctionne plus comme un dehors représenté sur les photogrammes, mais comme la condition même de son émergence in situ, en tant que dispositif totalisant. 

Cette condition se radicalise avec une soudaine rupture opérée par des images équirectangulaires (à 360°), au centre desquelles se constitue un trou noir, où le cosmos, des profondeurs aquatiques et une forêt apparaissent par un processus technique d’incrustation. Autour de celui-ci se déploie un champ circulaire formé d’un paysage d’épis de céréales et de chênes-lièges, dont l’un, au premier plan, semble doté d’une individualité propre. De la région portugaise d’Alentejo aux confins de l’univers, loin de s’opposer, ces deux environnements constituent une continuité entre espace terrestre et espace sidéral, entre espace physique et espace subjectif. De cette configuration iconographique rappelant la structure de l’iris et de la pupille, des images enfouies semblent émerger du subconscient de l’appareil optique cinématographique, à travers une forme de matérialisation perceptive déjà mentionnée. 

L’isomorphisme entre l’image filmique et l’image mentale, tel qu’il avait été théorisé par les surréalistes précisément, prend une pertinence particulière dès lors que Echoes of Depth and Distance se donne comme oculus animae, un « œil de l’âme » révélant un refoulé, à la fois individuel et collectif. À cet égard, certains extraits de Creature from the Black Lagoon (1954), The Phantom Planet (1961), Voyage to the Planet of Prehistoric Women (1968) ou encore Apollo 17 – Die letzte Mondlandung (2023) constituent un ensemble de motifs filmiques qui cristallisent cette exploration intérieure et extérieure, participant de l’imaginaire de l’inconnu et de l’Unheimlich. Du monstre abyssal marin à l’expérience technicisée de l’infini extraterrestre, deux profondeurs sont mobilisées : l’inconscient archaïque et l’inconscient post-humain. Une expérimentation visuelle et sensorielle portée d’ailleurs par la performance improvisée du Badalamenti’s Quest Trio (Matteo Simonin, Paul Pedrazzini, Marco Guglielmetti) qui participe à l’expansion du champ filmique dans l’espace spectatoriel. En s’ancrant justement dans l’univers musical d’Angelo Badalamenti dans la poétique filmique de David Lynch, le trio privilégie des progressions lentes, des accords mineurs suspendus et des éléments itératifs qui instaurent une impression d’hypnose et d’étrangeté diffuse, belle mais légèrement dissonante. La bande-son d’Echoes of Depth and Distance se superposant à leur matière sonore, active une stratification acoustique de deux régimes qui se contaminent, mais dans le merveilleux du hasard.

In the Twinkling of an Eye
In the Twinkling of an Eye | Ruth Baettig | © Image: Alessandra Leta

Pour Baettig, les images issues du found footage ne procèdent pas d’une création ex nihilo, mais d’une pratique – que je définirais comme élégiaque – de reconfigurations d’images préexistantes, selon une logique de palimpseste et de cinéma élargi (expanded cinema) : une mémoire transindividuelle sans cesse réactivée, conçue comme une somme d’inscriptions sensibles du support filmique en constante mutation. La mutation structurelle de cette intervention performative se reconfigure au demeurant sous la forme d’une installation d’images en mouvement, actuellement projetée au plafond du foyer du Stadtkino Basel, pour une durée d’un an (jusqu’en mai 2027). Echoes of Depth and Distance se désengage ainsi de son caractère performatif pour se muer en In the Twinkling of an Eye, une projection continue à la manière d’une fresque, dont le caractère à la fois cosmique et méta-esthétique fait écho à la voûte de la chapelle Sixtine.

Info

Echoes of Depth and Distance | Performative Intervention | Ruth Baettig | Sound: Badalamenti’s Quest Trio (Matteo Simonin, Paul Pedrazzini, Marco Guglielmetti) | 45’ | Bildrausch Filmfest Basel 2026 | 15/5/2026 

In the Twinkling of an Eye | Film Installation | Ruth Baettig | Stadtkino Basel | 5/2026-5/2027

Ruth Baettig's Website

First published: May 28, 2026