Eat the Night
[…] Très narratif dans sa structure mais résolument hybride dans sa forme, il entremêle passages réalistes, plongées dans le virtuel, rêveries et scènes oniriques.
[…] Un film fragile, hybride, et en cela, profondément humain.
Text: Mathilde Panchaud
Présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes de l’année dernière, Eat the Night est une œuvre atypique, profondément ancrée dans les questionnements de notre époque tumultueuse. Deuxième long-métrage du duo de réalisateurs Caroline Poggi et Jonathan Vinel, six ans après Jessica Forever, ce film navigue entre réel et virtuel, jeunesse en crise et tentatives d’échappatoires, offrant ainsi un portrait mélancolique et troublant d’une génération contemporaine désabusée.
Tourné au Havre, le film installe dès ses premières images une ambiance de bout du monde, de lieu coupé de la réalité. La ville, filmée de manière presque onirique et quasi perpétuellement noyée dans la brume, devient un décor à la fois réaliste et fantastique, propice à la fuite du réel. On y perçoit une impression de fin de quelque chose – d’une époque, d’un âge, d’une ère – renforcée par l’absence quasi systématique de figures parentales véritablement présentes ou investies. Les seules interactions entre Apolline, adolescente de 17 ans, et sa figure d’autorité, son père, sont froides ou alors tumultueuses, jamais sereines ou chaleureuses. Le sentiment de solitude et de rejet en est donc renforcé, la jeune femme se sentant livrée à elle-même, ne pouvant pas se reposer sur la sécurité d’une figure parentale pour l’aider à naviguer dans les méandres de son existence.
Au cœur du récit, un jeu vidéo fictif, « Darknoon », conçu de toute pièce pour le film. Ce jeu, qui agit comme une drogue, au même titre que les pilules vendues par les protagonistes, est le refuge ultime : une manière de fuir une réalité trop dure, trop grise, trop adulte. Le film joue habilement avec le flou entre les mondes, sans jamais les opposer, les fondants les uns dans les autres. La métaphore de la fin du jeu, échappatoire ultime pour le personnage d’Apolline, touche dans sa manière métaphorique d’aborder le passage à l’âge adulte, la confrontation avec une réalité souvent inconfortable dans laquelle les jeunes générations peinent de plus en plus à se retrouver.
Apolline ne semble d’ailleurs trouver un véritable confort dans sa peau qu’en endossant l’avatar qu’elle s’est créé dans Darknoon. Là, elle rayonne d’assurance : son personnage n’hésite pas à tuer, adopte des réparties acérées face à d’autres joueurs et affiche une sensualité assumée à travers une tenue ultra sexy, qui contraste violemment avec la pudeur du monde réel. À l’inverse, dans la vie quotidienne, Apolline apparaît comme une jeune femme introvertie, dissimulée sous des couches de vêtements, en quête constante du regard et de l’approbation de son frère pour pouvoir avancer dans la vie comme dans son jeu. Le film capte avec une grande justesse cette dissociation que connaissent de nombreux joueurs et joueuses : une liberté totale dans les mondes virtuels, face à une timidité, une invisibilité, voire un malaise profond dans la réalité. À ce propos, le film rappelle d’ailleurs Météors de Hubert Charuel et Claude Le Pape, présenté cette année dans la catégorie Un Certain Regard au Festival de Cannes, dans sa manière de présenter des jeunes désabusés, sans réel travail et livrés à eux-mêmes dans un monde qui ne semble pas vouloir d’eux.
Eat The Night juxtapose les univers comme les genres. Très narratif dans sa structure mais résolument hybride dans sa forme, il entremêle passages réalistes, plongées dans le virtuel, rêveries et scènes oniriques. La BO pop acidulée tranche avec les décors grisâtres et mornes que traversent les personnages, donnant un aspect irréel à beaucoup de scènes. Toutefois, certaines trames narratives paraissent surgir de nulle part, et quelques personnages semblent effleurés, à peine esquissés. Pourtant, le traitement des protagonistes demeure d’une grande humanité : même lorsqu’ils sont mêlés à des pratiques douteuses, le regard porté sur eux reste tendre, compréhensif, sans jamais adopter un ton moralisateur.
Ce sont d’ailleurs les personnages qui font de ce film une œuvre particulièrement touchante et percutante pour son spectateur. Incarnés par des acteurs et actrices de talent, le trio d’Apolline, Pablo et Night touche en plein cœur, chaque personnage étant unique et complexe, et permettant finalement à son public d’aisément pouvoir s’y identifier. Ces protagonistes permettent à Eat The Night de raconter l’impossibilité d’être ensemble, tout en montrant des personnages qui tentent malgré tout de l’être. Ce n’est pas tant l’histoire qui importe ici que les regards, les silences, les gestes et les sentiments qui naissent entre les personnages. On pense notamment au lien étrange et fragile entre Apolline et son père, à la passion intense entre Night et Pablo, vivant dans le monde réel un histoire d’amour que la sœur de Pablo, elle, ne peut espérer expérimenter que dans le virtuel. Une dynamique queer sensible, loin des clichés, qui trouve une expression douce-amère dans la trame du film. La relation entre Apolline et Pablo est elle aussi à la fois chaleureuse et désincarnée, la jeune femme se sentant délaissée par son frère, qui se jette corps et âme dans sa relation avec Night.
Il serait malhonnête de ne pas évoquer les faiblesses du film : des longueurs, des personnages parfois flous ou peu développés, des sous-intrigues qui semblent parachutées, ou encore des zones de tension narrative mal introduites. Pourtant, dans ses maladresse, Eat the Night reste profondément sincère. Visuellement audacieux, musicalement habité par des sonorités pop enivrantes, et narrativement libre, le film propose une expérience sensorielle, émotionnelle, parfois déroutante, mais toujours intriguante. Eat the Night n’est peut-être pas un film parfait, mais il regorge de qualités, regardant ses personnages avec une infinie douceur, contrastant avec la violence dans laquelle ils évoluent. Il s’agit d’un film fragile, hybride, et en cela, profondément humain.
This article contains a third-party video. If you would like to watch the video, please adjust your settings.
Watch
Screenings in Swiss cinema theatres
Info
Eat The Night | Film | Caroline Poggi, Jonathan Vinel | 2024 | CH-Distribution: Sister Distribution
First published: July 16, 2025