Downriver, a Tiger | Dani Benejam

[…] Diago… concentre ses efforts sur ce qui semble constituer la raison d’être de son cinéma : rendre à chaque geste, chaque présence, chaque mot murmuré, chaque atome de couleur, sa texture, son poids mémoriel, son crépitement métaphysique.

Nicolas Bézard, Öykü Sofuoglu and Giuseppe Di Salvatore met the cinematographer Dani Benejam to discuss Victor Diago's «Downriver, a Tiger» at its Swiss premiere at Bildrausch Filmfest Basel 2025. Listen to the podcast!

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Downriver, a Tiger | Dani Benejam

Nicolas Bézard, Öykü Sofuoglu and Giuseppe Di Salvatore met the cinematographer Dani Benejam to discuss Victor Diago's «Downriver, a Tiger» at its Swiss premiere at Bildrausch Filmfest Basel 2025 | Production: Jeannette Wolf, Olivier Legras, Ruth Baettig. Listen to the podcast!

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Le cinéma, ce vieil art (qui a dit vieillard ?) de 130 ans. Sa forme canonique. Sa liturgie que d’aucuns prétendent essoufflée ou obsolète. Sa concurrence supposément miniaturisée, libéralisée, flexible. Sa mort annoncée tous les quatre matins. Le cinéma qui n’en finit jamais de mourir et de renaître, de remettre en jeu sa mise comme un joueur convaincu de sa bonne chance, d’agiter en nous une croyance liée à l’enfance, de nous enthousiasmer par la vitalité des regards qui le nourrissent.

Découvert au festival Bildrausch de Bâle cette année, Downriver, a Tiger, premier long métrage de Victor Diago, prouve qu’un profond désir de cinéma anime encore une jeunesse créative, moderne, qui étonne par la douceur et la sérénité de son rapport au médium, à son histoire intimidante dont elle est fine connaisseuse mais dont elle ne fait pas toute une histoire, justement, et encore moins l’ objet d’un culte.

Il faut pourtant avoir quelques certitudes pour accoucher d’une si belle séquence d’ouverture. Croire par exemple dans cette capacité qu’à le cinéma d’inventer un espace-temps hybride, à mi-chemin du conte, de la pantomime et du théâtre d’ombres, sur la base d’une configuration très simple. Ici, deux amants qui se réveillent dans l’intimité bleutée d’une chambre puis, à la demande de la femme, l’homme se met à narrer – et à interpréter avec force mouvements félins – une histoire liée à son enfance. Mettre en scène la parole et faire vivre le temps de la fable : Diago relève d’emblée ce beau défi et concentre ses efforts sur ce qui semble constituer la raison d’être de son cinéma : rendre à chaque geste, chaque présence, chaque mot murmuré, chaque atome de couleur, sa texture, son poids mémoriel, son crépitement métaphysique.

Le terme d’entrée en matière est à prendre au sens littéral : cette séquence introductive nous plonge dans une matière amniotique propice à la naissance d’une cosmogonie – il est question d’un tigre protecteur, d’un pont sur le fleuve, d’une disparition –, univers métaphorique que le film se chargera ensuite de déployer en le transposant dans le quotidien de son héroïne. Dans ces premières minutes cependant, il n’est pas encore question de Júlia, jeune espagnole exilée à Glasgow, ni des anonymes qu’elle photographie avec son appareil moyen format argentique sur les ponts de la ville, pas plus que du mal étrange qui la frappe et lui fait perdre progressivement la vue. Il est question du pouvoir d’invocation d’un corps – celui de l’homme, épais mais souple –, de ses gestes lentement chorégraphiés, de ses mots gorgés d’images et de symboles qu’il chuchote musicalement à l’œil – et non à l’oreille – de son amante. Et parallèlement à ce pouvoir là, il est question de celui du cinéma comme espace de projection sensorielle, intime, mythologique. D’un monde de cinéma que Victor Diago, par sa mise en scène intelligente et sensuelle, nous donne immédiatement l’envie d’habiter.

Qu’adviendrait-il de nous si les ponts n’existaient pas ? Un film de cinéma est une passerelle tendue entre des imaginaires et si Downriver, a Tiger ne déroge pas à ce principe, il jette aussi des ponts entre des « petites » histoires – celles de Júlia et de l’homme-tigre du début, Shubham, sur fond d’expatriation économique, de perte de repères et de crainte existentielle  – et d’autres plus « grandes », comme l’histoire  de cette ville portuaire écossaise, ancien fleuron de l’industrie navale britannique, édifiée par des migrants venus d’Irlande ou des hauts plateaux écossais. Grâce à un travail de montage non linéaire tout en jump cut, rimes et contrepoints visant à faire émerger l’émotion plutôt qu’à produire un discours, le matériau filmique très composite, entre images numériques et pellicules trouvées dans les archives de la Bibliothèque Nationale d’Écosse, fusionne dans un tout organique dont la puissance d’envoûtement n’est pas sans rappeler les somptueux poèmes visuels d’Artavazd Pelechian. Un principe de fluidité opérant dans les multiples aspects du film, à commencer par la bande sonore particulièrement attentive à la matérialité des bruits entourant Júlia – le grincement d’un parquet, le cliquetis du déclencheur de l’appareil photo, le bruissement des feuilles dans les arbres – tout comme à la texture des voix qui l’environnent. Partition concrète à laquelle viennent s’ajouter quelques nappes d’une musique éthérée contribuant à donner au film son lyrisme feutré, exempt de tout sentimentalisme.

Parmi les nombreux rivages narratifs qui communiquent dans Downriver, a Tiger, ceux de la fiction et du documentaire semblent se rapprocher de manière significative dans la seconde partie du métrage. Ainsi, lorsque Júlia tombe, au fil d’une errance fluviale, sur une petite communauté de pêcheurs à l’aimant, le film s’attarde sur les visages et les gestes de ces gens de peu à la façon des opérateurs ayant filmés le peuple des rues de Glasgow dans ces archives datant d’avant la Seconde Guerre Mondiale. De fait, le film s’est écrit au fur et à mesure de son tournage, sur une période assez longue entrecoupée d’interruptions. Ce moment avec les pêcheurs comme tous ceux dans lesquels Júlia interagit avec des passants sont le fruit de rencontres aussi authentiques qu’hasardeuses. Une porosité entre réalité et fiction recherchée par Victor Diago puisque Júlia – sœur jumelle du réalisateur – et Shubham portent leurs propres noms à l’écran, jouent des personnages inspirés par eux-mêmes et forment un véritable couple en dehors de cette intrigue cinématographique. Ces éléments autofictionnels sont glissés sobrement entre les couches du mille-feuilles qu’est le film, notamment lors d’un appel vidéo où le frère de Júlia – Victor Diago, donc – s’inquiète du mode de vie solitaire choisi par sa sœur. Et c’est peut-être au travers de ce regard plein de réserve et de pudeur porté par le cinéaste sur la relation qui l’unit à sa sœur que Downriver, a Tiger nous touche le plus, comme une manière de sauver de l’engloutissement ce qui peut encore l’être, de joindre le personnel et l’universel et de nous inviter à franchir les ponts nous rattachant à notre propre histoire.

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Downriver, a Tiger | Film | Victor Diago | ES 2025 | 75’ | Bildrausch Filmfest Basel 2025

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First published: July 07, 2025