Don't Let the Sun
[…] Le parti pris radical de Jacqueline Zünd de dégraisser la fiction de ses artefacts bruyants tant visuels que sonores lui permet d’autant plus, paradoxe intéressant, à développer une tension dramatique d’une impressionnante consistance.
[…] Le film dessine les contours d’une possible nostalgie contemporaine.
Text: Jean Perret
Voici un film décharné, d’une maigreur remarquable, dont émane une méditation inquiète. C’est l’histoire de Jonah, un homme dans une grande ville accablée et désertée la journée sous l’effet d’une température de 49 degrés. Il loue sa présence à des clients, ici en mal d’un fils décédé, là d’un père absent. Il rencontre ainsi une mère célibataire qui souhaite que l’homme prête sa présence à Nika, sa fille de neuf ans. Bien évidemment, celle-ci se rebelle, elle n’a que faire de cet étranger intrusif. Et pourtant, lentement, ils vont s’apprivoiser, jouer ensemble, aller à la plage. La mère et l’homme loué assistent à un spectacle d’enfants aux accents possiblement paramilitaires. En parallèle de ce fil narratif se manifeste par petites touches, puis par un dysfonctionnent mortel, la solitude de Jonah, qui n’en peut plus de se prêter aux autres. Plus seul parmi les solitaires, il plonge en un abîme de souffrance qui ruine sa présence au monde.
À peine quelques mots sont échangés, point d’explicitations psychologiques ne sont données dans cet univers abandonné à la répétition de gestes noyés dans une quotidienneté épuisante. Le parti pris radical de Jacqueline Zünd de dégraisser la fiction de ses artefacts bruyants tant visuels que sonores (le dernier film de Radu Jude, Dracula, est un exemple magnifique d’un naufrage logorrhéique) lui permet d’autant plus, paradoxe intéressant, de développer une tension dramatique d’une impressionnante consistance. Moins d’effets renforcent les questions sourdes qui sous-tendent le film. Les prises de vue – la rigueur des cadres de Nikolai von Graevenitz, puis le montage – la vigueur des coupes de Gion-Reto Killias, permettent à chaque plan d’exister en leurs propres temporalités avant de verser sans précipitation dans la continuité d’un récit lacunaire et tout à la fois parfaitement accessible. Le design sonore dû à Gina Keller et Jacques Kieffer participe avec subtilité à la mise en évidence distanciée de destins en quête de vie et de survie.
Film de science-fiction ? Il est vrai que cette ville à l’architecture brutaliste (excellent le location scouting) et ses habitants sont soumis à une voix d’autorité répandue par haut-parleurs sur l’immensité urbaine, qui renverse le jour et la nuit. Sous l’effet de canicules insupportables, c’est le jour que l’on doit se calfeutrer chez soi et dormir pour aller la nuit à l’école et vaquer à ses occupations usuelles.
Jacqueline Zünd dont c’est le premier film de fiction après nombre de documentaires de référence, esquisse un après le cataclysme, ici d’une chaleur mortifère, en une dystopie dont on peut bien entendu identifier les traits en lien avec l’état actuel et futur du monde. Et par le geste même de la mise en scène de ce récit qui dessille le regard et stimule l’esprit, la cinéaste façonne un corps filmique svelte, élégant et dès lors émancipé des chaleurs moites du cinéma ambiant.
Les hiboux seraient-ils les personnages principaux de Don't Let the Sun ? Ils sont en tous les cas les gardiens de la nuit aux plumes douces et incroyablement fines. Jonah et Nika dans une boutique énigmatique les approchent sans les effrayer. Ils les caressent avec une infinie douceur. L’expression de cette tendresse serait une espèce d’acmé aux confins de la grande ville accablée. Le film dessine ainsi les contours d’une possible nostalgie contemporaine.
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Screenings at the Solothurner Filmtage 2026
Info
Don't Let the Sun | Film | Jacqueline Zünd | CH-IT 2025 | 100’ | Locarno Film Festival 2025, Solothurner Filmtage 2026 | CH-Distribution: Filmcoopi
First published: August 24, 2025