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Donbass

[…] Le considérable travail du cinéaste, avec la rigueur d’un anthropologue, consiste à mettre à nu les phénomènes de domination, d’humiliation et de désinformation.

[…] La logique d’un récit est tributaire de ce réalisme temporel. Ensuite, le spectateur dispose du temps nécessaire pour dépasser le point de sidération à l’endroit de situations inacceptables et faire acte d’interprétation.

[…] Avec Serguei Loznitsa, les plans ainsi engagés dans une maîtrise du temps qui rend justice au déroulement du récit comme au réalisme des événements est affaire éthique, qui fonde en une évidente urgence le point de vue politique de «Donbass».

L’essentiel est à découvrir par le spectateur dont les capacités d’attention, de perspicacité, d’intelligence sont mobilisées. Et ce film parmi les plus importants de cet automne 2018 donne tout en partage. Donbass est ce territoire houiller jadis florissant, tout à l’Est de l’Ukraine et qui fait frontière avec la Russie. Après les cinq jours de la Révolution, appelée parfois de la dignité, en février 2014, c’est dans le Donbass que la guerre se poursuit, qui oppose les séparatistes pro-russes et les loyalistes ukrainiens. La situation, infiltrée par les Russes (jusqu’à 8 000 soldats envoyés ?) et des forces paramilitaires, qui de part et d’autre s’accusent de recourir à des miliciens et mercenaires recrutés en dehors des cadres réguliers des armées, est pour le moins complexe.
Sergei Loznitsa, Ukrainien né en 1964, en compétition officielle à Cannes en 2017 avec Une femme douce, auteur de documentaires tels que Maidan, tourné au cœur de la révolution en 2014, n’a d’aucune manière le projet de détailler les méandres de cette histoire ni passée ni présente. Son engagement à l’endroit de cette guerre de quatre ans déjà, qui compte plus de 10 000 morts, est d’une autre ambition. Il façonne avec un grand ensemble de personnages des scènes de genre « film de guerre », mais dont il met à nu les dynamiques en jeu, les mécanismes du pouvoir, les logiques du développement d’un terrorisme d’état, la rhétorique de la pensée coloniale. Le point de vue est ancré du côté des loyalistes ukrainiens, qui se battent contre toute stratégie d’annexion du Donbass à la Russie. Le considérable travail du cinéaste, avec la rigueur d’un anthropologue, consiste à mettre à nu les phénomènes de domination, d’humiliation et de désinformation.

La lumière du film est grise, terne, le temps qu’il fait est glauque, neigeux, boueux ; le soleil, rare, est blafard. Le choix chromatique est cohérent dans cette dramaturgie tenue par la gravité de son propos. C’est en treize tableaux que Serguei Loznitsa dresse une fresque qui, à partir de l’anecdote risible d’une femme vidant un seau de matières fécales sur la tête d’un maire corrompu, va dévoiler l’entier de la tragédie.
Certains épisodes relèvent de la bouffonnerie, de l’absurde, du grotesque auxquels le réalisateur s’ingénie à conférer un réalisme imparable. On rit de comprendre que ces spectacles sont crédibles, oui, vraisemblables ! Le bureau empli de médicaments et des frigidaires bourrés de saucisses : si le personnel de l’hôpital semble être dupe des explications cyniques dévidées devant eux, le spectateur a le temps de voir l’ampleur du scandaleux détournement. D’autres scènes sont édifiantes, celle de la voiture confisquée et de la rançon exigée — parcours kafkaïen s’il en est, le mariage fêté comme acte civique par des pro-russes est une farce qui atteint des sommets de vulgarité.

Il est ici essentiel de mettre en exergue deux gestes. Le premier ressort du fait que Serguei Loznitsa a une longue pratique du cinéma documentaire (dix-huit films réalisés), qui suppose de sa part la connaissance approfondie du terrain : « Même si ce film est une œuvre de fiction, il est inspiré d’événements réels, aussi incroyables qu’ils puissent paraître. J’ai glané et choisi les histoires les plus frappantes et les anecdotes les plus éclairantes. »
Au geste documentariste s’ajoute le deuxième geste fondateur de ce film majeur. Il relève de l’usage du plan long et du plan séquence. Les actions prennent le temps de se dérouler dans une temporalité qui est le moyen d’abord de conduire la mise en scène jusqu’à l’extrême de leur exacerbation. Les actes de torture du soldat loyaliste offert par les pro-russes à la vindicte de la rue prennent sens, la scène est réaliste, grâce à la durée des plans. La logique d’un récit est tributaire de ce réalisme temporel. Ensuite, le spectateur dispose du temps nécessaire pour dépasser le point de sidération à l’endroit de situations inacceptables et faire acte d’interprétation. Ce prisonnier en train d’être lynché appelle ainsi de sa part le meilleur de ses capacités d’émotion et de réflexion.

Avec Serguei Loznitsa, les plans ainsi engagés dans une maîtrise du temps qui rend justice au déroulement du récit comme au réalisme des événements est affaire éthique, qui fonde en une évidente urgence le point de vue politique de Donbass.
Le denier plan-séquence, qui boucle le récit en rappelant l’ouverture du film, quand des acteurs étaient maquillés pour tourner un fake reportage de la propagande pro-russe, est exceptionnel. En légère plongée, devant nous, la scène du crime : les acteurs du début ont été assassinés. Le meurtrier et ses sbires quittent les lieux, où vont progressivement affluer les badauds, les (faux) témoins, les ambulances, les policiers, les militaires, les journalistes. Plus l’action se déroule, longuement, plus se déploie une entreprise esthétique et politique de profanation : le regard de Serguei Loznitsa prend simplement, superbement, le temps d’ausculter, et le spectateur avec lui, cette mise en scène du pouvoir forcément efficace, où l’on apprend entre autres comment les news sont fabriquées en de mensonges éhontés. Et où l’on comprend que l’impunité sera de mise. C’est terrifiant, et spectaculaire, et complexe. La mise en abyme de la scène filmée a vertu de déflagration, il s’agit d’un acte de morale publique. Donbass, s’il est film ukrainien, est tout autant film aux accents universels, là où violence de guerre est à l’œuvre.

First published: October 27, 2018

Donbass | Film | Sergei Loznitsa | UKR 2108 | 121’

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Screenings at Cinéma Spoutnik Genève and Cinéma CityClub Pully

 

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