Deux procureurs

[…] Le cinéaste met en scène ce qu’est ce système concentrationnaire dans un geste cinématographique d’autant plus spectaculaire qu’il est épuré.

[…] Le temps présent porte en lui les éclats du passé, qui le hantent et l’inspirent. Les jours du petit procureur d’hier sont autant menacés de mort aujourd’hui.

Text: Jean Perret

Le principe général de la prison est de tenir en immobilité ses pensionnaires. Espace clos, replié sur lui-même et maître d’œuvre d’une rigoureuse surveillance. La surveillance a vertu de punition. Et puisqu’il n’est pas possible de bouger dans le milieu carcéral, nonobstant les pas comptés autorisés lors de promenades dans des cours grillagées, il relève de l’évidence au regard du cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa, que l’on ne pouvait user pour Deux procureurs que de plans fixes dans cette prison désaffectée à Riga. Ce décor parfaitement réaliste figure l’immobilité de l’espace concentrationnaire pour des milliers de prisonniers, en opposition avec la mobilité pour un temps comptée du jeune procureur, Alexander Kornev. Celui-ci s’est engagé à témoigner au plus haut de sa hiérarchie des violences faites à des hommes arrêtés, torturés et exécutés dans les prisons du régime stalinien et du NKVD, sa police secrète.

Dans une cellule, un homme épuisé par les conditions de survie abjectes auxquelles il est soumis, le corps supplicié dont le cinéaste tient à montrer les stigmates béants de souffrance, fait l’objet de son enquête. Le dialogue entre le jeune procureur et le vieux prisonnier est d’une intensité tendue qui jette une lumière effarante sur le régime politique soviétique. On pense au pouvoir littéraire de Fédor Dostoïevski, ici rendu par la force des images et de leur montage au rythme parfait, dans une lumière blafarde donnant aux mots les accents d’une atroce révélation.

Ce film conte une histoire exemplaire faite d’escaliers raides, de couloirs desquamés, de lourdes portes, parfois capitonnées, de grilles aux barreaux épais, de petites fenêtres, de clés cliquetantes. La géographie du territoire carcéral est rigoureusement figurée par le cinéaste, dans laquelle il place toute une théorie de gardiens statufiés par l’ordre du lieu. Le jeune procureur se déplace en son début de carrière tant qu’il doit et peut le faire. Rarement des escaliers auront été montés avec autant de charges symboliques vers les étages successifs du pouvoir, avant d’être descendus progressivement vers les abîmes de l’enfer. Le voyage en train du procureur se déroule de nuit, ce qui n’est bien entendu pas un hasard. Le voyage mène inéluctablement dans les obscurités du totalitarisme, lequel broie la naïveté du jeune et celle de l’ancien, qui suggère une dénonciation de son sort auprès de Staline. L’année 1937, parmi les pires de la terreur, produit le narratif, comme il est dit aujourd’hui, d’une société égalitaire en position d’autodéfense à l’endroit de ses traîtres.

La démarche de Sergei Loznitsa est d’une rigueur formelle et narrative, au meilleur sens du terme, à nouveau remarquable. Que l’on pense à un autre film de fiction, l’époustouflant et drolatique Donbass (2018) et bien sûr à un monument documentaire tel Le Procès (2018), force est de découvrir les antichambres du communisme soviétique, dans lesquelles la répression se déploie sur des modes de pensée et d’actions effarants d’efficacité. Le cinéaste met en scène ce qu’est ce système concentrationnaire dans un geste cinématographique d’autant plus spectaculaire qu’il est épuré. Exempt d’artifices psychologiques, de rebonds scénaristiques improbables et de quelconques effets visuels, c’est dans les couloirs d’un récit sans issue, sinon celle qui voue ses victimes à la déportation et ses bourreaux à l’organisation servile de celle-ci que le spectateur est invité à prendre pied.

Les yeux grands ouverts, nous circulons dans cet univers, nous y titubons, et entendons Serguei Loznitsa dire, alors qu’on lui pose la question du rapport de ce film avec la Russie actuelle, que la situation est la même. Le temps présent porte en lui les éclats du passé, qui le hantent et l’inspirent. Les jours du petit procureur d’hier sont autant menacés de mort aujourd’hui. Le dernier plan du film : les lourdes portes grises d’une prison se referment sur la voiture qui, d’ores et déjà, tient prisonnier Alexander Kornev, qui n’aura eu le temps de ne faire qu’un tour de piste dans le monde forcément kafkaïen de la grande histoire faite des labyrinthes de mille histoires traumatiques.

Info

Deux procureurs | Film | Sergei Loznitsa | FR-DE-NL-LT-LV-ROM 2025 | 188’ | Viennale 2025, Black Movie Genève 2026

More Info 

First published: January 28, 2026