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Dene wos guet geit | Cyril Schäublin & Silvan Hillmann

[…] «Dene wos guet geit», ainsi, devient une interrogation sur l’absence de désir dans nos sociétés formatées par les procédures. La rigueur minimaliste du film ne fait que souligner cette thématique.

[…] Spécialement à travers un travail très soigné du cadre et du montage, nous touchons à une objectivité désincarnée du réel, qui ne fait que renvoyer à notre subjectivité en tant que spectateurs.

Filmexplorer a eu la chance de rencontrer le metteur en scène, Cyril Schäublin, et Silvan Hillmann, coproducteur et caméraman du film.

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« Si les choses ont un fond, ce fond des choses ne ressemble à rien… La similitude s’évanouit… La profondeur est insignifiante ». Ces mots de Paul Valéry (L’idée fixe, 1932) constituent ma clé d’accès à Dene wos guet geit (Those Who Are Fine), qui semble justement glorifier la surface des choses, des hommes, des valeurs. Le film évoque la superficialité d’une société qui se soustrait à tout encadrement moralisant : société zurichoise, suisse, occidentale, où disparaît la profondeur que produisent les échelles de valeurs, la différence entre le privé et le public, entre le réel et l’imaginaire. Le biotope que Cyril Schäublin peint n’est pas un lieu (topos) déterminé par le vivant (bios), mais plutôt un lieu qui détermine le vivant : l’architecture et l’urbanisme modernistes et contemporains — lesquels jouent un rôle fondamental dans le film — expriment la procéduralisation et la bureaucratisation des relations sociales. Le béton, omniprésent, semble niveler l’organique et l’inorganique. Tout suit un programme, peut-être un algorithme, les timides essais d’initiative spontanée chez les deux policiers se révélant maladroits et voués à l’échec.

Le film raconte une histoire d’arnaque, une histoire de celles que l’on peut lire dans les journaux gratuits. Mais cette histoire ne réussit pas à créer une véritable tension dramaturgique. D’ailleurs, la machination de l’arnaque est exécutée sans suspens, comme s’il s’agissait d’une procédure ultérieure — une procédure qui permet de relier autour de l’argent la nouvelle génération et la vieille, la (nouvelle) pauvreté des call centers aux fortunes cachées presque anonymement dans les banques privées : encore des nivellements. La scène du dépôt de l’argent dans la banque privée — d’une tonalité absolument documentaire — montre, avec ses procédures standardisées, comment même ce qui devrait être la réalité la plus cachée est « normalisé » par une bureaucratie de routine.

Dene wos guet geit, ainsi, devient une interrogation sur l’absence de désir dans nos sociétés formatées par les procédures. La rigueur minimaliste du film ne fait que souligner cette thématique. Les accents qui pourraient sembler presque caricaturaux de l’histoire se révèlent tristement réels, jusqu’à dégager une certaine poésie, quoiqu’elle se connoterait de nihilisme. Schäublin, en cela, a l’intelligence d’aller au bout de son esprit purement observateur, jusqu’à risquer l’ennui ; mais c’est justement par cet ennui qu’il est capable de nous montrer la face absurde des villes que nous habitons, et des vies sans désir qui y prennent place. Crime et amour, ingrédients essentiels du cinéma, se retrouvent aplatis sur une surface sans profondeur : voilà où réside la véritable force de ce film.

Si après avoir vu Dene wos guet geit, nous changerons à jamais notre relation aux services téléphoniques, ce film restera également imprimé en nous comme une expérience radicale et lucide de notre contemporanéité. Spécialement à travers un travail très soigné du cadre et du montage, nous touchons à une objectivité désincarnée du réel, qui ne fait que renvoyer à notre subjectivité en tant que spectateurs. Si la signification de l’image coïncide avec sa surface, c’est alors notre désir de voir qui se retrouve remis en question, car il ne sera plus dépendant du désir que les images racontent : il est désormais nu face à une image qui ne lui prête aucun désir. Pour cette raison, nous faisons avec ce film l’expérience du spectateur pur.

Text: Giuseppe Di Salvatore | Audio/Video: Ruth Baettig

First published: January 07, 2018

Dene wos guet geit | Film | Cyril Schäublin | CH 2017 | 71’

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