Decorado
[…] En faisant du décor le sujet même de son film, Alberto Vázquez semble ainsi rappeler que le cinéma n'a jamais été autre chose qu'un immense atelier de fabrication du monde.
Text: Alexandre Ducommun
« Truman Show à la sauce Happy Tree Friends » peut-on lire en guise de présentation dans le programme du NIFFF. C’est sûr que devant Decorado du réalisateur espagnol Alberto Vázquez, le rapprochement semble inévitable ; on y suit le quotidien rempli de doutes d’Arnold, une quadragénaire en crise existentielle. Rongé par un chômage prolongé, il se met à douter de la réalité du monde qui l’entoure, jusqu’à accuser la ville entière de n’être qu’un décor manipulé par ALMA, le géant industriel tentaculaire régnant sur l’ensemble de la production locale. De l’attitude étrange de son voisinage jusqu’aux oiseaux de sa fenêtre, tout pousse Arnold à croire que ses faits et gestes sont observés, documentés et contrôlés. La comparaison avec Truman Burbank s’arrête toutefois à la présentation de cette situation initiale. Car dans Decorado, si tout semble artificiel, le décor n’est pas un mensonge, mais une réalité à habiter.
Tout au long du film, Arnold poursuit néanmoins la recherche d’un au-delà du plateau. Il cherche en vain à contourner la réalité made in ALMA, mais les coulisses ne conduisent jamais vers un dehors salvateur ; elles débouchent sur un autre décor, une autre scène, une autre couche de représentation. Même la misère fantasmée du « bosquet », une zone illicite de non-droit en dehors des frontières de la ville, est entretenue par ALMA, afin de nourrir par opposition l’imaginaire de sa cité idéale. Et plus Arnold cherche à percer le mystère de ce monde, moins celui-ci semble dissimuler une quelconque vérité. Decorado lui refuse la découverte d'une réalité cachée, mais le confronte à l'effondrement de l'idée même qu'il puisse en exister une.
Alberto Vázquez évite alors astucieusement une critique trop étriquée du capitalisme et de la surproduction mortifère. Car ALMA n'est pas le grand marionnettiste qui manipulerait une population ignorante. Loin de cacher le réel, l’entreprise l'organise. Tous les personnages participent, à leur manière, au maintien de ce décor. Ils y travaillent, l'entretiennent, le repeignent, en vivent autant qu'ils le subissent. Si les recettes de cette exploitation de masse sont accaparées par le dirigeant d’ALMA, le pouvoir d’oppression n’est pas concentré ; il circule à travers une multitude de gestes quotidiens qui permettent au système de continuer à fonctionner, à surveiller et à s’accroître.
Decorado propose une représentation plus sournoise et surtout plus désolante du capitalisme qui apparaît alors moins comme une machine qui écrase les individus que comme un monde qui exige d'être constamment entretenu par ceux-là mêmes qu'il épuise. Et chacun·e contribue à redresser les façades de cette prison, non parce qu'il·elle en est dupe, mais parce que sa propre existence dépend de la stabilité de sa geôle.
Comme pour prolonger cet acte de représentation et revendiquer l’artificialité, Alberto Vázquez fait le choix de l’animation pour raconter son récit. Il choisit un art où toute image est déjà un décor, où chaque mouvement résulte d'une fabrication assumée. Car l’univers cohérent de Decorado n’est peuplé que de souris, de chiens et autres animaux anthropomorphes. Lorsque d’entrée de film les rideaux s’ouvrent sur cet univers graphique emprunté aux cartoons américains, c’est tout autant pour retourner un médium souvent consumériste sur lui-même, que pour faire corps avec le récit. En faisant du décor le sujet même de son film, Alberto Vázquez semble ainsi rappeler que le cinéma n'a jamais été autre chose qu'un immense atelier de fabrication du monde. Dès lors, l’animation n’est plus qu’un style, elle devient l’argument principal du film. Elle ne dénonce pas le décor : elle en partage la condition.
C'est peut-être là que réside la plus belle réussite de Decorado. Le film ne révèle jamais ce qu'il y aurait derrière le décor, parce qu'il sait qu'il n'y a rien à révéler au-delà de la fabrication. Puisqu’un décor n'existe jamais seul, il attend toujours d'être habité. Qu’il s’agisse d’un décor de théâtre, de cinéma ou d’un décor bien réel construit autour de nous, il ne prend vie qu’à partir du moment où des corps l’occupent et le nourrissent. C’est ce que comprend Vázquez. Il nous invite à regarder autrement les façades qui composent notre propre quotidien. Non pour les arracher, mais pour reconnaître qu'elles sont devenues la matière même de notre existence. Le décor n'est plus ce qui cache le monde ; il est désormais le monde tel que nous nous poussons à l’habiter.
Laissant consciemment de côté la question impossible de savoir comment venir à bout de ce décor que l’on s’est construit, Alberto Vázquez nous confronte à un dilemme, comme il confronte Arnold : accepter de maintenir ce décor ou déprimer. Le réalisateur se réserve d’ailleurs les derniers mots de son récit à travers un personnage auquel il prête sa voix et, comme pour résumer l’ensemble de son geste, il conclut : « oui, tout est un décor. C’est notre décor. »
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Info
Decorado | Animation Film | Alberto Vázquez | ES-PT 2025 | 95’ | Annecy International Animation Film Festival 2026, Neuchâtel International Animation Film Festival 2026
First published: July 11, 2026