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Days of Cannibalism

Days of Cannibalism

[…] Le film se déploie ensuite sous la forme d’un vaste montage alterné de séquences qui décrivent dans un style lapidaire et elliptique la vie quotidienne des populations indigènes, et l’implantation progressive sur leur territoire des ressortissants chinois.

[…] Témoignant d’un effort d’objectivité dans le traitement des situations, le film expose les faits sans pour autant émettre un jugement ou désigner des coupables.

Venus de nulle part, des étrangers brisent l’équilibre d’une communauté : ce canevas propre au Western rejaillit d’une façon surprenante sur le projet documentaire de Teboho Edkins, Days of Cannibalism. Son film n’évoque pas ce genre qu’au travers des grandes lignes qui le structurent. Filmés en scope, ses paysages de steppes ou de hauts plateaux battus par le vent y contribuent également, sans oublier la relecture critique du mythe de la ruée vers l’or qu’il entreprend, transposé au contexte actuel du capitalisme sauvage.

Les nouveaux colons dont il est question ici sont originaires de Chine. Leur Far West : un petit royaume appelé Lesotho, enclavé dans le territoire sud-africain. Point d’« Indiens » en revanche, mais un peuple de bergers vivant dans le respect de la nature et de coutumes ancestrales. Pas d’or non plus, mais leurs troupeaux de vaches qui pâturent au grand air. Considérées comme des « déesses aux nez mouillées », ces bêtes constituent pour ceux qui les élèvent le socle d’une société traditionnelle basée sur l’entraide, et le moyen de subsistance principal de chaque famille.

Dans un prologue situé à Guangzhou, la caméra d’Edkins emboîte le pas d’importateurs africains venus faire du business en Asie – manière de ne pas jeter l’opprobre sur une communauté en particulier, mais d’identifier un symptôme global. Le film se déploie ensuite sous la forme d’un vaste montage alterné de séquences qui décrivent dans un style lapidaire et elliptique la vie quotidienne des populations indigènes, et l’implantation progressive sur leur territoire des ressortissants chinois.

Si les deux ethnies sont dépeintes avec une attention égale, on remarque très vite tout ce qui les sépare en termes de conception du monde et d’aspirations : d’un côté, les lesothans apparaissent comme des gens doux, pacifiques, ignorants du sens de la propriété et de la notion de profit. Connectés physiquement comme spirituellement aux forces de la nature – la sensorialité envoûtante qui émane des plans de cavaliers arpentant de grands espaces –, ils ont tissé un lien extraordinaire avec leur terre, apprenant à ne pas en briser l’harmonie, à ne jamais prendre d’elle plus que ce dont ils ont besoin pour vivre. Un tel équilibre repose sur une certaine idée de la solidarité entre les individus, mais implique aussi une grande sévérité en cas de manquement à ces valeurs – Edkins enregistre un procès à l’issue duquel deux hommes sont condamnés à dix ans de réclusion pour avoir volé une quinzaine de vaches.

À l’opposé, les expatriés chinois semblent aussi indifférents à la beauté de cette culture qu’aux sublimes paysages qui les accueillent. Ils sont arrivés sur ces terres avec l’unique intention d’y imposer le modèle économique dominant dans leur pays. Ils y installent des supérettes, y construisent des routes et cherchent à industrialiser l’élevage pastoral pour le transformer en affaire rentable. Cette cupidité transparaît dans un dialogue où deux promoteurs discutent de leurs projets d’expansion foncière : « Maintenant que les chinois s’installent ici, d’autres viendront. Il y a aura beaucoup de concurrence », laissant le soin au spectateur d’imaginer les dégâts infligés à moyen terme sur la région. La caméra les filme quasi systématiquement dans des intérieurs, ceux de leurs commerces qui font également office de lieux d’habitation où ils vivent en vase clos. À aucun moment le long métrage ne fait état d’un échange qui soit autre chose qu’un rapport marchand – de vendeur à consommateur, de patron à employé – entre colons et autochtones.

Avec méthode, le film épluche les mécanismes d’un système qui se sert de l’argent comme d’un Cheval de Troie dans le but de phagocyter une culture, de la rendre compatible avec ses visées productivistes. À l’image de ces vaches sacralisées par les paysans mais perçues par les chinois comme du simple bétail qu’il s’agira de découper en morceaux puis de commercialiser, c’est la société lésothane dans son ensemble qui menace d’être démantelée et vendue aux enchères. En résulte un bouleversement dans l’ordre immuable qui régissait la province de Thaba-Tseka, et une violence pour le moins prévisible lorsqu’elle surgit au bout d’un peu plus d’une heure de film – le braquage d’un supermarché – signifiant qu’un point de non-retour a été franchi.

Entre-temps, le cinéaste se sera appliqué à montrer les femmes et les hommes pris dans cet engrenage du libéralisme. L’arrivée des capitaux. Son corollaire, qui est l’instauration du concept de propriété. La façon dont cet argent importé crée des besoins (et donc des manques) nouveaux, génère des peurs de chaque côté et attise des convoitises, définit des rapports de classes, de hiérarchie entre les personnes et, ce faisant, fertilise le terreau des inégalités sur lequel peuvent proliférer les sentiments de colère et d’injustice. Pour tenter de freiner ce processus, les autorités locales essayent tant bien que mal de préserver le cadre pastoral traditionnel. Une législation nouvelle est inventée. Mais elle se révèle moins protectrice que lourdement pénalisante pour les populations natives, prises alors entre deux violences – l’une économique, l’autre bureaucratique. Et cette violence au carré passe essentiellement ici par des regards suspicieux que les uns adressent aux autres, des silences lourds de malentendus et des paroles pleines de défiance – « Les chinois abusent de nous » s’exclame un musicien. « Ils me font peur, ils ont de l’argent » semble lui répondre un peu plus tard un berger.

En outre, des scènes captées dans le studio d’une radio locale reviennent à plusieurs endroits du film. Les billets d’humeur, débats et flashs d’informations s’y rapportant mettent en évidence une tension qui monte graduellement. Cette violence, si elle est longtemps contenue dans le hors-champ, éclate enfin dans la séquence du braquage que Teboho Edkins a l’intelligence de ne pas monter en épingle. Il choisit de montrer in extenso l’enregistrement silencieux de l’attaque capté par la caméra de surveillance de l’entrepôt. Paradoxalement, cette absence de dramatisation rend l’agression plus sidérante encore. Elle renforce son aspect inéluctable, tout en invitant à réfléchir aux facteurs de son émergence.

Visuellement très abouti – la photographie de Samuel Lahu restitue avec une virtuosité semblable les nuits au néon de Guangzhou et les jours pâles du Lesotho –, Days of Cannibalism évite de tomber dans les travers du documentaire militant. Témoignant d’un effort d’objectivité dans le traitement des situations, le film expose les faits sans pour autant émettre un jugement ou désigner des coupables. Il n’esquive pas non plus la part d’humanité des impétrants chinois, présentés comme de pauvres hères ayant tout quitté dans l’espoir d’une amélioration de leur condition. Bien qu’ils aient pris soin de recréer dans ce royaume méconnu d’Afrique une version miniaturisée de leur Chine, le mal du pays a fini par les rattraper. Cette mélancolie affleure lors d’un karaoké où un homme fond soudain en larmes après avoir chanté « mon cœur est au-delà des frontières ».

Ce souci d'impartialité se retrouve dans le travail de la caméra, qui privilégie les points de vue englobants, les plans larges et une relative distance avec les sujets filmés. Le plan est ici un espace démocratique. À Guangzhou, un cadrage sépare l’image en deux parties de taille équivalentes : à gauche le hall d’un hôtel pour voyageurs de commerce, à droite, un parking. D’un côté c’est encore la Chine. De, l’autre, c’est déjà l’Afrique. Edkins fait confiance au silence, au temps long, et ne s’encombre d’aucun commentaire additionnel. Cette recherche de distanciation prend aussi le risque de nous laisser émotionnellement en retrait par rapport au sujet. Par instants, la vision du cinéaste apparaît elle-même trop précautionneuse, comme si, intimidé par la grandeur de ce peuple de cavaliers vêtus de passe-montagnes, il était resté au seuil d’une vérité plus profonde. Dans sa réserve, le film oublie de s’incarner dans des visages ou des personnalités fortes auxquels le spectateur aurait pu s’attacher. Accumulant les scènes édifiantes, il peine à trouver le bon liant entre toutes les pièces qui le compose. Le show radiophonique, qui tient lieu de fil rouge mais aussi de substance pensante au projet, aurait pu constituer une piste à développer dans ce sens. Au-delà de sa vocation pédagogique, cette présence d’une voix qui émet dans la longue nuit de l’Homme révèle la nature véritable des habitants du Lesotho. Celle d’un peuple d’innocents et de sages qui, lorsqu’ils tendent encore une main généreuse en direction des cannibales, nous interpellent autant qu’ils nous désarment.

 

First published: February 04, 2021

Days of Cannibalism | Film | Teboho Edkins | ZAF-FR-NL 2020 | 79’ | Visions du Réel Nyon 2020, Black Movie Genève 2021

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