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Das neue Evangelium

Das neue Evangelium

[…] Le film sait ainsi tout à la fois faire valoir son ambition de raconter un Nouvel Évangile et le confronter au monde d’aujourd’hui. Une passion au nom de quelle humanité, si ce n’est celle qui jouxte les gens de cinéma au travail !

[…] L’accomplissement de «Das neue Evangelium» est le fait d’un talent employé à chercher, essayer, tâtonner au sein même du processus créatif, afin de le confronter d’autant plus impérieusement aux mythes, symboles et réalités du monde.

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Text: Jean Perret | Reading: Luna Schmid | Editing: Lena von Tscharner

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Screenings in Swiss cinema theatres

La tomate émancipée

Il est des films comme des boîtes à outils, des chantiers à ciel ouvert. C’est l’ambition de ce nouvel opus de Milo Rau et de ses proches collaboratrices et collaborateurs, comme de son personnage principal, son héros magnifique, Jésus-Yvan Sagnet.

Das neue Evangelium est un palimpseste passionnant en ce qu’il a l’épaisseur d’au moins quatre récits. Celui mythique en quelque sorte de l’Évangile de Saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini réalisé en 1964 dans la Basilicate, dont quelques scènes sont intégrées dans le film de Milo Rau. Une autre attention est portée au contexte actuel, social, économique et forcément politique, qui accueille le monde du cinéma. Il est question de l’exploitation éhontée de la main d’œuvre de migrants africains dans les plantations, en particulier de tomates. Le scandale est considérable, la main de la mafia invisible est omniprésente, les manifestations prennent de l’assurance et Milo Rau se saisit de toutes ces histoires-là pour les métaboliser dans le corps de son film. Puis et d’abord, il s’agit pour le réalisateur de raconter aujourd’hui sa propre version de l’Évangile. Enfin, c’est ce film en train de se faire qui est raconté. Le réalisateur est en action ; son équipe technique, décorateurs et costumiers sont en activité à l’image. Le travail du cinéma est filmé, esquissant le processus de création qui se nourrit de la réalité de cette région parmi les plus pauvres de l’Italie.

C’est tout cela, ce Nouvel Évangile de Milo Rau, une espèce de bric-à-brac qui progressivement trouve à échafauder sa structure narrative sur un mode documentaire débordant sur des scènes de fiction. Il en va d’un carambolage dialectique de temporalités, avec celle des années 1960 et de Pasolini, une référence culturelle de poids (bien plus que celle de Mel Gibson et de sa Passion du Christ en 2004, tourné en ces mêmes lieux, comme la bonne vingtaine de films depuis les années 1950). Une autre dimension temporelle a trait aux cultures maraîchères extensives et à l’exploitation intensive des ouvriers agricoles. Et il convient de ne pas oublier les plages temporelles dédiées et aux manifestations et aux actions syndicales, ni celles consacrées à la reconstitution du parcours de Jésus jusqu’à sa crucifixion.

L’idée simple et percutante de Milo Rau consiste – au moment où il agréé une proposition qui lui est faite par les responsables des manifestations de Matera, capitale européenne de la culture 2019 – à porter son regard par-delà l’espace urbain quelque pittoresque qu’il soit, ou précisément à cause de cet attrait même. Carte blanche pour réaliser un film ! Et lui de considérer cette petite cité célèbre pour son habitat troglodyte, rendue aujourd’hui à un tourisme assez chic après avoir été vidée de tous ses habitants en 1953 pour graves problèmes d’insalubrité. La situation migratoire, sociale et économique affligeant cette Italie méridionale impose une évidence que Milo Rau ne pouvait ignorer. Son projet prend pied dans ce territoire d’histoire et d’actualité par une stratégie d’interventions qui lui est propre. Parfois volontariste, voire un brin narcissique, mais intelligent et généreux toujours, le cinéaste porte ses engagements politiques de sorte à stigmatiser, cerner, nommer et dénoncer les violences, les injures et autres insultes infligées à des hommes et des femmes démunis (voir par exemple Das Kongo Tribunal en 2015).

Des séquences paraissent paradigmatiques de la méthode Milo Rau. Au début, il est en compagnie d’un homme auquel il montre Matera depuis une terrasse qui surplombe la ville : c’est là que Pier Paolo Pasolini a tourné son Évangile en 1964, alors que les lieux ressemblaient, dans leur rudesse et privés d’électricité, à Jérusalem avec sa Via Dolorosa et sur une colline proche le Golgotha. Belles images de la ville d’aujourd’hui de nuit, c’est bien là que le film sera tourné, certes, mais la coupe violente qui suit introduit un bidonville peuplé de migrants. Au revers des premières images, un travelling ouvre sur une misère que le cinéaste va s’employer à intégrer dans son Évangile à lui. C’est l’évidence que cette décision, qui « s’impose donc à nous comme la brûlure du vrai » (Nicolas Grimaldi dans ses Idées en place, PUF, 2014).

L’homme qui l’accompagne est Yvan Sagnet, ouvrier agricole et activiste camerounais, auquel Milo Rau confie le rôle de Jésus et de passeur entre la fiction et la réalité documentée. Tous les acteurs sont comme lui des amateurs, des gens de la ville et du camp des migrants, du ghetto comme il est dit. Le maire de Matera est entraîné dans l’aventure et l’on retrouve par ailleurs l’homme qui interpréta il y a plus de 50 ans le Jésus de Pier Paolo Pasolini ; on assiste à des répétitions, des aménagements, des mises en croix les plus confortables possible, le choix de vêtements, de coiffes, en référence au 1er siècle, etc.

Ainsi le cinéma au travail est filmé de sorte que l’on saisisse ses liens avec la réalité des tensions sociales qui s’expriment par des manifestations bien réelles et non mises en scènes pour les besoins du récit filmique. Quand les manifestants envahissent un magasin à grande surface pour y piétiner des tomates afin de dénoncer les conditions inhumaines de leur culture, la caméra s’inscrit dans un typique geste documentaire, de même quand plus tard Jésus-Sagnet et ses compagnons exhibent avec fierté des boîtes de conserve de tomates : à nous de comprendre qu’une manche a été gagnée et que cette production-là est digne de conditions de travail respectueuses pour les ouvriers agricoles. La caméra alors suit les protagonistes, ne peut les précéder ni savoir en avance ce qui va se passer. Le film sait ainsi tout à la fois faire valoir son ambition de raconter un Nouvel Évangile et le confronter au monde d’aujourd’hui. Une passion au nom de quelle humanité, si ce n’est celle qui jouxte les gens de cinéma au travail !

Le film se frotte ainsi avec le réel des lieux et l’on assiste à une scène au cours de laquelle un délégué syndical s’en prend vertement à Milo Rau et son équipe : il en allait d’une vraie confrontation dans laquelle le tournage s’est immiscé, voulant opportunément tirer profit de la situation au risque de lui nuire. « Je ne fais pas un film, j’organise la lutte » dit-il fâché ! La raison du combat syndical a eu raison de la volonté du cinéma ; ce précieux moment, le réalisateur a décidé de le garder dans le montage, grand bien lui en a pris.

Cet essai forcément hors de clous des genres académiques aurait certainement su gagner en rigueur formelle, faisant plus confiance en ses plans et en leur montage – ce dernier étant chevillé à l’efficacité narrative d’un rythme par trop soutenu nuit à la vérité première des situations. Une scène est à ce point de vue atypique. À la faveur d’un casting – défilé émouvant de visages de gens anonymes –, un Italien est invité à jouer dans une église un tortionnaire qui s’en prend à un émigré noir. Le moment est inouï, tant l’homme se prend au jeu, s’y perd et improvise une gestuelle et des paroles d’une extrême violence. Le jeu paraît devenir le jaillissement de pulsions intimes de l’acteur amateur. Impossible de couper ! Cette scène est sans doute la plus longue du film, près de quatre minutes en quatre plans dont un de près de deux minutes et demie. La force des images prend alors le dessus sur la logique narrative.

L’accomplissement du Das neue Evangelium est le fait d’un talent employé à chercher, essayer, tâtonner au sein même du processus créatif, afin de le confronter d’autant plus impérieusement aux mythes, symboles et réalités du monde. Ce film avance par sauts qualitatifs, prend des risques et sollicite à hauteur de ses émotions et intelligence son spectateur en quête peut-être d’un nouvel évangile pour de vrai.

 

First published: January 21, 2021

Das neue Evangelium | Film | Milo Rau |  2020 | 107’ | Human Rights Film Festival Zurich 2020, Solothurner Filmtage 2021, Festival du film et Forum international sur les droits humains 2021

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