Cosmos

[…] La démarche de Germinal Roaux est en conscience politique, sans être jamais démonstrative. La dimension humaine des enjeux transcende un quelconque discours idéologique. C’est au franchissement d’un seuil poétique que le film invite à l’exploration de valeurs enfouies et dont on peut imaginer la dimension universelle.

Text: Jean Perret

Il a y dans la péninsule du Yucatan, au Mexique, un élargissement du temps qui est à la mesure de sa vastitude. Terre hostile, battue par les vents et chapeautée d’une chape grise tendue de nuages paresseux, elle accueille deux personnages que seule l’imagination de Germinal Roaux sait faire se rencontrer au hasard d’un chien égaré. Mais à vrai dire, le chien n’est pas égaré, mais chargé par le récit de nouer un lien entre Léna et Léon.

L’élargissement du temps est ici également à la mesure de l’avènement de sentiments complexes. Dans cette configuration d’espace et de temps, Germinal Roaux approche ses personnages solitaires, elle a 68 et lui 62 ans, afin d’en observer les modes de vie et de pensée. Léon, paysan maya pauvre, quitte sa masure pour aller se réconcilier avec son frère dont il apprend alors la mort. Quant à Léna, critique d’art reconnue, elle retrouve pied dans une vaste demeure de maître dans laquelle, atteinte d’une grave maladie, elle sait vouloir mourir.

Germinal Roaux, cinéaste, né en 1975 à Lausanne, prend part à la réalisation de films publicitaires à New York, puis séjourne entre 1994 et 1995 au Burkina Faso pour tourner un documentaire, film de fin d’études, Une pluie et des hommes. Premiers films, des courts métrages documentaires et de fiction en indépendant dès 2004, puis un premier long métrage de fiction en 2013, Left Foot Right Foot. Suit Fortuna en 2018. Cosmos est son troisième long métrage de fiction. Il en signe comme à chaque fois le scénario ; le premier était en collaboration avec Marianne Brun. Germinal Roaux est également photographe primé et exposé dès les années 2000. Toute son œuvre est développée en noir et blanc, ce qui participe aussi pour Cosmos à sa dramaturgie intime.

Les deux personnages, Léna et Léon, et à peine quelques figures secondaires, composent un univers soumis aux inexorables évolutions ici d’une modernité économique, là d’une maladie en action. Léon se voit exproprié et sa cabane est détruite avec toute la violence symbolique d’un bulldozer. « Les riches » ont décidé de tracer une nouvelle route dans la région. Le paysage est balafré, comme est stigmatisée dans ses fondements mêmes l’existence de Léna. Le geste du cinéaste est tout de tendresse à leur endroit, sur fond du choc de leurs cultures et, partant, de leur appartenance à des classes sociales pour le moins différentes. Sous-jacente, cette tension dessine les difficultés de la rencontre de cette femme et de cet homme, lequel s’est évertué à accompagner le chien égaré auprès de sa maîtresse. Léna est certes reconnaissante, puis éconduit avec suffisance Léon, avant finalement de l’engager comme homme de compagnie, qui sait occuper une place bientôt indispensable.

Germinal Roaux ne simplifie pas les rapports de ces deux cultures en interaction, celle de la bourgeoise lettrée et celle de l’Indien connaisseur des esprits qui gouvernent la ronde du monde. Il leur faut du temps, à elle pour quitter ses gestes de domination, à lui pour donner accès aux arcanes de sa culture vernaculaire. Aux arrogances d’une bourgeoisie possédante, répond un paysan sans terre. Ici une maison ceinte d’un parc, là une ruine couverte de bitume. La démarche de Germinal Roaux est en conscience politique, sans être jamais démonstrative. La dimension humaine des enjeux transcende un quelconque discours idéologique. C’est au franchissement d’un seuil poétique que le film invite à l’exploration de valeurs enfouies et dont on peut imaginer la dimension universelle.

Germinal Roaux veut que ses personnages parlent peu. Il partage la sagesse de Léon, qui connaît la vertu du silence propre à la méditation bercée par les belles lumières, que le directeur de la photographie Inti Briones et le réalisateur lui-même déclinent en des noirs et des blancs profonds et tout à la fois déclinés en de subtiles nuances.

Le talent de Germinal Roaux s’affirme par l’entremêlement des rythmes orchestrés par des temporalités complexes mises en scène en des plans cadrés et tenus en justes durées. Grâce au montage signé par Damian Pendolit avec la précieuse collaboration de Jacques Comets, la narration confère une consistance aux mouvements des âmes et des corps. Le rapprochement de l’homme et de la femme prend une dimension émouvante de pudeur alors que Léna parvient au bout de ses forces. Léon est à son chevet, il l’accompagne de sa présence de compassion muette. Au paravent, soudainement dans l’éclat d’un orage, Léna est en feu, son lit brûle. C’est le spectacle de son cauchemar et tout à la fois un salut à Apichatpong Weerasethakul, le grand cinéaste de l’au-delà du réel.

Cosmos engage alors un dernier mouvement de son récit. Germinal Rouax réunit dans « une source d’eau magique » Léna que tient dans ses bras Léon. Temps de suspension et d’émerveillement de tendresse d’avant la mort, ils font corps à corps en un recueillement dans l’eau de la nature qui berce la vie au-delà des destinées humaines. Et alors, Léon accompagne Lena jusqu’à son trépas, puis a soin de sa toilette mortuaire. Il lave ses mains, ses pieds, entoure son visage de fleurs. Ces moments sont d’une rare intensité émotionnelle, à la mesure de la rigueur pudique de la mise en scène. Et il convient enfin de dire ici combien Ángela Molina et Andres Catzín, lui acteur non professionnel, sont remarquables de tenue, de retenue, de présence intense.

Le film dure sa durée légitime. Il ambitionne avec une légitime radicalité d’élaborer ainsi une temporalité filmique liée organiquement aux vies des personnages. Léon dit : « Dans le vent, dans le chant des oiseaux et dans les branches des arbres qui libèrent leurs parfums que nous percevons. Tout cela est Dieu. » Le feu dont les flammèches lèchent la liane d’un arbre, cet autre arbre dont le tronc échancré accueille à la manière d’un autel un crâne, les graines qui donnent vie à des fleurs fragiles… de tout cela, Cosmos est le chantre. Il cerne le secret de la lumière, du feu et de l’eau qui fertilisent et consument la vie et en magnifient les beautés.

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Screenings at the Solothurner Filmtage 2026

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Cosmos | Film | Germinal Roaux | FR-MEX 2025 | 150’ | Solothurner Filmtage 2026 | CH-Distribution : Sister Distribution

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First published: January 21, 2026