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Cómprame un revólver

[…] Mais ce réalisme cru dans la représentation dystopique d’hommes armés terrorisant la population, ou de bambins emprisonnés dans des cages à oiseaux, subit un traitement inattendu et très réussi en s’assimilant à un réalisme merveilleux, qui enraie progressivement la composante dramatique du film.

[…] Au lieu de faire croire au spectateur que la mise en scène reflète la réalité, elle s’affiche en tant qu’artificialité, notamment lorsque, par une vue aérienne, l’étendue des dégâts d’une tuerie est simplement signalée par des dessins de cadavres au sol.

Du merveilleux pour conter le réel

Le titre du dernier film de Julio Hernández Cordón, Cómprame un revólver, laisse présager un long métrage violent, portant sur les problèmes des cartels au Mexique. Et cela ne manque pas en effet. L’image baigne dans une lumière orange crépusculaire et donne une vision post-apocalyptique du pays : il n’y est plus d’État, seules des bandes de narcotrafiquants se font la guerre et emprisonnent femmes et enfants qui, par conséquent, disparaissent progressivement.

Mais ce réalisme cru dans la représentation dystopique d’hommes armés terrorisant la population, ou de bambins emprisonnés dans des cages à oiseaux, subit un traitement inattendu et très réussi en s’assimilant à un réalisme merveilleux, qui enraie progressivement la composante dramatique du film. Ce genre-ci, essentiellement employé pour désigner la littérature latino-américaine, associe le magique au réalisme jusqu’à les confondre : dès lors, et contrairement au fantastique, le surnaturel ne se dissocie pas du quotidien.

Au cinéma, la trilogie autobiographique, en cours, d’Alejandro Jodorowsky – La danza de la realidad (2013) et Poesía sin fin (2016) — pourrait par exemple appartenir à ce genre-là. Le vraisemblable n’est plus un critère pertinent pour appréhender l’univers diégétique de l’auteur ; l’imagination, la perception subjective des événements définissent la forme que prend la réalité extérieure. Autrement dit, le portait que dresse le réalisateur du Chili des années 1930 et 1940 est fortement médié par la sensibilité du jeune Alejandro.

De manière semblable, l’univers diégétique dans Cómprame un revólver est perçu par le regard et la voix(-over) de la petite Huck (Matilde Hernández Guinea). Vivant avec son père autour d’un terrain de baseball dont il s’occupe, elle est contrainte, pour éviter de subir le même sort que sa sœur et sa mère, toutes deux enlevées, de porter une chaîne et un masque, lorsqu’elle assiste son père au travail. Contrairement à La danza de la realidad et Poesía sin fin, l’œuvre de Julio Hernández Cordón recourt plus discrètement au réalisme merveilleux, sans symbolisme, avec des effets qui en outre diffèrent.

L’un d’eux est de tourner les narcotrafiquants en dérision. Ceux-ci portent, pour disputer un match de baseball, une robe aux motifs variés et à la bretelle déchirée, par-dessus leur combinaison noire. Lorsqu’ils constituent un peloton d’exécution, ils réussissent malgré une organisation militaire à rater leur cible, néanmoins à bout portant. De même, un peu plus tard dans le récit, un homme occupant une place dérisoire au sein de la hiérarchie d’un gang parvient à sauver Huck des mains de terroristes, en simulant de joindre son supérieur par talkie-walkie. En somme, dépeints sans réflexion, sans habileté, exécutant bêtement les ordres, ils parviennent pourtant, par des actions sanguinaires et arbitraires, à se maintenir au pouvoir. Un rapprochement s’esquisse entre eux, l’innocence et la bonne humeur en moins, et les enfants qui se préparent au combat, en apprenant à viser à la catapulte. Leurs tanks ont d’ailleurs une allure bricolée, comme s’ils étaient en papier.

En plus de dénoncer la mascarade de l’image que les narcotrafiquants veulent imposer d’eux-mêmes, Cómprame un revólver dévoile le dispositif cinématographique comme support de la représentation. Au lieu de faire croire au spectateur que la mise en scène reflète la réalité, elle s’affiche en tant qu’artificialité, notamment lorsque, par une vue aérienne, l’étendue des dégâts d’une tuerie est simplement signalée par des dessins de cadavres au sol.

Enfin, un dernier effet que l’on peut déceler dans le recours au réalisme merveilleux est de restituer un rapport enfantin au monde, qui s’affranchit de toute vraisemblance. Dans un premier temps, cela peut s’apparenter pour le spectateur à de la négligence scénaristique. La cohérence dans l’enchaînement des événements semble se substituer à un souci d’économie narrative. Mais s’il n’y a, en effet, aucune crédibilité spatio-temporelle — comment les amis de Huck peuvent-ils la rejoindre à pied à une fête qu’elle et son père atteignent après des kilomètres en voiture ? —, c’est que l’imaginaire s’introduit avec toujours plus de force et d’effectivité dans le monde réel.

Cómprame un revólver se termine avec un plan sur Huck simulant de jouer au baseball, sans batte ni balle. Rappelant singulièrement les pantomimes qui font comme s’ils participaient à un match de tennis dans la dernière séquence de Blow-up (Michelangelo Antonioni, 1966), sa fonction se révèle ici pourtant plus positive. Aux rêves déçus et à l’horizon incertain que présagent les perspectives d’un pays ravagé par la violence, l’imagination et l’espoir apparaissent comme un dernier bastion de résistance potentielle.

First published: June 09, 2018

Cómprame un revólver | Film | Julio Hernández Cordón | MEX 2018 | 84’ | Les cinémas du Grütli Genève, NIFFF 2018

Quinzaine des réalisateurs - Festival de Cannes 2018 | Outside the Box Award at NIFFF 2018

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