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Colectiv

Colectiv

[…] Et au milieu de « Colectiv » nous faisons l’expérience d’un bouleversement de la perspective, inattendu et étonnant. Le nouveau ministre de la Santé, Vlad Voiculescu, de cible de l’enquête et des critiques du journaliste, devient lui-même protagoniste.

[…] « Colectiv » est un film qui se développe à partir du journalisme d’enquête jusqu’à frôler le genre du thriller, pour montrer finalement comment les cartes de la réalité et de sa représentation sont bien brouillées. Si elles retrouvent un sens, c’est par un travail de montage excellent.

Un rocker crie un texte contre la corruption, un incendie se développe dans le club Colectiv, provoquant 26 morts. Le club ne respectait pas les normes de sécurité, les contrôles n’ont pas été réalisés comme il le fallait, un cas de corruption. Et le cercle se ferme. La corruption n’est pas qu’une affaire d’argent, la corruption tue.

Ce scandale arrivé en Roumanie en octobre 2015 est seulement le point de départ du documentaire d’Alexander Nanau, qui se concentre plutôt sur un deuxième scandale : la mort de 38 brûlés dans les hôpitaux de Bucarest, incapables de protéger les malades des bactéries, malgré les assurances du gouvernement qui s’était opposé à les transférer à l’étranger. Le documentaire nous plonge dans la perspective du journaliste sportif Catalin Tolontan, qui enquête sur l’événement — il fut à l’origine le seul à le faire en Roumanie (un autre scandale ! cette fois pour les médias…). Celui-ci découvre une énorme affaire de corruption entre les hôpitaux publics et une entreprise de désinfectants, avec la complicité du gouvernement.

Des images amateures du concert à celles de la télévision roumaine, en passant par celles des photographes du journal, Nanau nous accompagne dans une spirale de corruption qui ne cesse de grandir, en impliquant toujours plus de personnes. Il s’agit également d’un crescendo de méfiance envers les mots de ceux qui se prétendent compétents et accrédités. L’ombre de la corruption dévoilée finit par dévorer toute autorité publique ; les liens sociaux, nécessairement fondés sur la confiance, se défont, poussant ainsi les foules à se déverser dans la rue. L’émergence de plusieurs mouvements spontanés de protestation a constitué un fait significatif dans l’histoire récente de la Roumanie, qui a poussé à démissionner le ministre de la Santé puis a fait tomber le gouvernement lui-même. Un succès ? Une réponse de la collectivité au désastre du Colectiv, voire à son propre démantèlement ?

Voilà la question qu’Alexander Nanau se pose sérieusement. Et au milieu de Colectiv nous faisons l’expérience d’un bouleversement de la perspective, inattendu et étonnant. Le nouveau ministre de la Santé, Vlad Voiculescu — expression d’un gouvernement « technique », de transition —, de cible de l’enquête et des critiques du journaliste, devient lui-même protagoniste. La caméra assume sa perspective en le suivant dans sa fonction et en laissant émerger toujours plus l’homme privé derrière le fonctionnaire public. Le point de vue des « indignés » se veut incarné par le gouvernement, et Nanau assume avec cohérence ce défi, qui est le défi d’une reconstitution de la crédibilité de l’État, de la société, de la collectivité. Or, l’expérience de Voiculescu décrit un parcours où l’émergence de l’homme privé exprime son impuissance à changer un système de corruption étendue à l’intérieur et à l’extérieur du ministère. Ce parcours nous mène jusqu’aux élections qui consacrent la victoire écrasante du parti social-démocrate, évidemment impliqué dans plusieurs graves affaires de corruption. À la méfiance pour les mots s’ajoute ainsi l’apparente inefficacité des images qui témoignent des faits. Face à l’évidence, la majorité des personnes continue de défendre l’intérêt particulier – il ne s’agit pas de décréter la ruine de la collectivité mais tout simplement de révéler son absence.

Avec un travail de recherche et d’endurance hors norme, le documentaire d’Alexander Nanau brille pour avoir réussi à aller jusqu’au bout de son questionnement. Malgré le pessimisme anthropologique que ce témoignage filmique ne peut que déclencher, nous découvrons aussi des personnes qui ont la force de lutter pour les autres, des personnes dont la conscience individuelle n’est pas déconnectée de la conscience civile, de l’engagement social. À partir de ces personnes, nous pouvons encore imaginer la construction d’une collectivité. Colectiv est un film qui se développe à partir du journalisme d’enquête jusqu’à frôler le genre du thriller, pour montrer finalement comment les cartes de la réalité et de sa représentation sont bien brouillées. Si elles retrouvent un sens, c’est par un travail de montage excellent — signé, comme la caméra, par Alexander Nanau lui-même (en collaboration avec George Cragg et Dana Bunescu) —, lequel cherche à remonter et reconstituer une collectivité qui semble perdue à jamais.

 

First published: October 12, 2019

Colectiv | Film | Alexander Nanau | ROM 2019 | 109’ | Zurich Film Festival 2019

Best Film (Documentary Film Competition) at the Zurich Film Festival 2019

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