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Chaco

Chaco

[…] Ce fétichisme est sans doute à lier avec la tradition du réalisme magique, qu’ici le cinéaste travesti en une critique acerbe. Conférer à cette poupée à la robe d’une blancheur immaculée une présence virginale démasque la naïveté corrompue de l’homme de guerre.

[…] S’il s’agit d’un film de guerre, Diego Mondaca façonne ce premier long métrage sur un mode spectaculaire fait de patience, de retenue, de cliquetis métalliques et d’intelligence implacable, qui donne à ces soldats les joues gonflées de feuilles de coca une présence de morts-vivants.

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C’est une affaire de rythme ; comment donc élaborer le récit d’une escouade de soldats en sandales dont la déroute est inéluctable, tout en passant nécessairement – sinon pas d’histoire édifiante à forte plus-value métaphorique – par des étapes de dégénérescence d’un projet militaire d’une importance hautement dérisoire ? Le film nous plonge dans une espèce de no man’s land temporel et géographique ­– même si en 1932 des soldats de l’armée de Bolivie alors en guerre avec la Paraguay (1932-1935, plus de 100'000 morts), commandés par un capitaine allemand, mènent une opération de conquête ou de reconquête, nous ne le saurons jamais, du Gran Chaco, vaste territoire d’aridité, de végétation épineuse, de terres poussiéreuses et de rares sources d’eau vaseuses.

Mais l’histoire commence bien, un violent orage abat des trombes d’eau sur la petite armée éreintée. Explosion de joie, exubérance de la collecte de l’eau salvatrice dans les écuelles, les gourdes, à même les flaques au sol… et pourtant le doute s’insinue. Un soldat n’a-t-il pas cessé de marcher afin de fixer son regard à la manière d’une imploration vers la clarté du ciel ? A-t-il entendu au loin le roulement du tonnerre ? Cette puissante averse ne serait-elle pas l’expression d’un fantasme, que le cinéaste Diego Mondaca saisit en plans rapprochés ? Ces images contrastent spectaculairement avec la mise en scène en plans posés, souvent pris caméra à l’épaule, qui dominent l’ensemble du film. Deux autres moments de rêves cauchemardesques font saillie, au mitan du film, quand une bourrasque de poussière paraît emporter dans une autre sphère de réalité le récit, tout comme cette espèce d’invasion de musique cacophonique, percussion, trompette, cloches, galop de chevaux, pour au final voir les soldats de l’orchestre de l’armée, vus au début du film, plantés amorphes au pied d’un arbre et perchés sur ses branches.

C’est le travail du film que d’observer les avancées de ces soldats de moins en moins nombreux : la troupe est séparée entre ceux qui attendent sans bouger et ceux qui poursuivent la marche, des soldats désertent, d’autres se suicident (les deux seuls coups de feu du film), d’autres encore s’effondrent d’épuisement. Les étapes sont montées en crescendo. On croit voir l’ennemi et l’on s’anime dans des tranchées abandonnées pour pénétrer un village non moins abandonné jonché de cadavres démembrés, deux indiens rencontrés pourraient montrer le chemin et s’évanouissent dans le paysage. Les rapports de pouvoir sont oppressants, dominés par le capitaine allemand honni (« qu’il aille se faire foutre ! » est-il dit d’emblée). Cette figure patibulaire est flanquée d’une poupée géante, que Jacinto, son aide de camps promu à un grade supérieur, installe pour la nuit à ses côtés. Ce fétichisme est sans doute à lier avec la tradition du réalisme magique, qu’ici le cinéaste travesti en une critique acerbe. Conférer à cette poupée à la robe d’une blancheur immaculée une présence virginale démasque la naïveté corrompue de l’homme de guerre.

Parmi les surprises que le cinéaste aménage, il y a la mise en scène d’une désertion feinte au corps défendant d’un soldat parfaitement innocent, qui sera pour l’exemple mis à la torture jusqu’à ce que mort s’en suive. Par ailleurs, il manque sans doute au spectateur occidental des clés pour apprécier les rapports culturels, langagiers qui organisent la hiérarchie au sein de la troupe composée d’indiens aymaras et quechuas. La marche n’a pas de fin, les liens se délitent progressivement, les bagages, la chaise du capitaine, sa poupée sont abandonnés le long du chemin.

Le soin que Diego Mondaca met à documenter cette agonie collective témoigne sur le terrain de l’expérience réelle de la souffrance physique et morale de ces personnages dont le jeu parait néanmoins parfois un brin démonstratif. Son attention portée à cette errance intègre des échappées délirantes invitant à une réflexion exemplaire. Point de doutes, les plus beaux soldats sont ceux dont le corps et l’esprits sont déliquescents. Chaco est ainsi un film antimilitariste, qui creuse certes dans la mémoire politique de la Bolivie, mais affirme aussi son ancrage dans le temps présent. S’il s’agit d’un film de guerre, Diego Mondaca façonne ce premier long métrage sur un mode spectaculaire fait de patience, de retenue, de cliquetis métalliques et d’intelligence implacable, qui donne à ces soldats les joues gonflées de feuilles de coca une présence de morts-vivants. Quelle plus belle armée que celle qui va inéluctablement à sa perte ! De film de guerre, le film change de genre et devient film d’horreur.

 

First published: November 26, 2020

Chaco | Film | Diego Mondaca | BOL-ARG 2019 | 77’ | Filmar en América Latina Genève 2020

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